Quand arrive le tsunami

J’ai déjà fait une analogie entre mon expérience au Chili et un tremblement de terre (d’humain) dans ma vie.

Extrait de mon carnet de voyage à Santiago au Chili, 15 juillet 2015

«Los terremotos son frecuentes en Chile.
Los temblores humanos ocurren en cualquier lugar.
No importa donde se encuentre, que ocurren sin que nosotros esperamos. Ocurren porque son parte del ciclo normal de las cosas, no se puede evitar. A pesar el choque y el miedo que generan en el lugar, podemos reconstruir y rehacer las cosas a partir de entonces. Esta es una oportunidad de ver las cosas de otra manera, cambiando su percepción y remodelar su vida de la que resulta de este terremoto.
Para mí, la experiencia de este viaje aquí en Chile ha sido el mayor temblor humano en mi vida.
Yo no sé qué esperar, pero sé que nada será como antes. Como una montaña que nace de los movimientos de tierra, Chile entró en mi vida y ahora tiene un lugar importante.
Ahora voy a dar forma a mi vida con esta nueva realidad y aprender a vivir con ello.

Les tremblements de terre sont plus fréquents au Chili.
Les tremblements d’humains surviennent n’importe où.
Peu importe l’endroit où l’on se trouve, ils se produisent sans qu’on ne s’y attende. Ils se passent parce qu’ils font partie du cycle normal des choses, on ne peut les éviter. Malgré les secousses et la peur qu’ils suscitent sur le coup, on peut reconstruire et refaire les choses par la suite. C’est une occasion de voir les choses d’une autre manière, de changer sa perception et de remodeler sa vie à partir de ce qui résulte de ce tremblement.
Pour moi, l’expérience de ce voyage ici au Chili aura été le plus grand tremblement humain de ma vie.
Je ne sais pas ce qui m’attends pour la suite, mais je sais que plus rien ne sera comme avant. Comme une montagne qui naît des mouvements terrestres, le Chili est entré dans ma vie et y prend désormais une place d’importance. Je devrai désormais modeler ma vie avec cette nouvelle réalité et apprendre à vivre avec elle.»

À ce moment, ma maman chilienne s’y connaissant particulièrement en matière de tremblement de terre de par son expérience sur le terrain, m’avait aussi fait remarquer qu’il ne faut pas oublier le tsunami qui peu survenir par la suite.

Elle n’aurait pas su mieux dire…

Revenir du Chili n’a pas été une chose simple. En fait, je crois que ce fut plutôt d’anticiper de le quitter avant mon départ de là-bas qui aura été le plus difficile. Rendue ici, j’étais prête à affronter le reste bien que je n’avais AUCUNEMENT l’envie de rentrer. Les dernières semaines là-bas étaient pour moi des cadeaux et des bonbons pour ma mémoire, pour mon coeur, du gros bonheur à l’état pur que j’accueillais à coeur et bras ouvert. Je suis fière de pouvoir dire que j’ai su savourer chaque petit instant qui s’est passé dans ma réalité sur place pendant mes trois mois là-bas.

J’ai pris le temps de réfléchir beaucoup dans les dernières semaines en ces terres chiliennes. J’ai réfléchi à ce que m’avait apporté mon voyage de coopération et la liste est tellement longue que jamais je ne pourrai la recopier. En fait les impacts de ce voyage ne se sont pas tous encore manifestés puisque je sais que toute ma vie cette expérience me servira et m’apportera beaucoup de choses. Les répliques de ce tremblement d’humain ne sont pas sur le point de s’arrêter. Il y en aura jusqu’à la fin de ma vie…

La plus grande onde de choc de ce tremblement humain aura été de réaliser que je pouvais me sentir chez moi ailleurs. C’est justement cet ailleurs qui me fait sentir plus chez moi que ma réalité d’avant, l’ici. Un peu plus d’un mois après mon retour, je peux dire que le retour aura été un véritable tsunami, cela est vrai. Mais j’étais préparée. Je savais qu’arriverait cette grosse vague qui donne le vertige et cette peur qui nous étouffe. Je savais que la vague arriverait et j’étais prête à l’affronter seule.

Ce qui est surprenant, c’est que j’ai su y faire face. Mon retour s’est somme toute assez bien passé. Bien que j’aie pleuré tout le long de mon vol de retour et que les sanglots m’aient assaillis lorsque s’est posé l’avion sur la piste de l’aéroport international de Montréal, je suis bel et bien revenue, tant mentalement que physiquement. Quitter ma nouvelle réalité chilienne, mes amis, ma famille, mon travail extraordinaire et davantage encore la personne qui occupe une grande place dans mon coeur ne s’est pas fait sans difficultés.

Mais ma façon de profiter du moment présent fait en sorte que j’arrive à apprécier tout de même ce qu’est ma réalité ici. J’arrive à demeurer dans le présent et ne pas regretter le passé ou trop anticiper l’avenir. Bien entendu j’ai des rêves, des objectifs et des projets mais je profite aussi de mon petit quotidien québécois. Je fais des liens entre mon expérience chilienne et mes racines québécoises. J’associe des choses, je me souviens à quel point je suis chanceuse d’avoir pu vivre tout cela et ça me rempli de bonheur. Il va de soi que le Chili me manque, mais contrairement à ce que je croyais, j’ai réussi assez bien à adapter la morphologie de ma vie à la suite de ce tremblement d’humain… J’ai réfléchi beaucoup au Chili et j’ai fait beaucoup de choix en fonction de ma nouvelle réalité morphologique. Dans mon petit livre à moi, c’est à cela que servent les voyages…. Et mon petit doigt me dit que je n’ai pas fini de voyager puisque je prépare un retour au Chili en mai prochain pour réaliser mon stage universitaire en coopération internationale.

C’est donc dire que les répliques de ce grand tremblement humain ne sont pas sur le point de s’arrêter…

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La rue, le froid, mais surtout les gens

Lundi 15 juin 2015

6:00 pm. Le soleil va bientôt se coucher. C’est l’heure à laquelle le ciel se peinture de ses couleurs de feu et que les montagnes virent au rouge à travers le mince voile grisâtre de la dense pollution de la ville. Chaque soir, le même spectacle m’impressionne autant même si cela fait déjà un mois que je suis ici.

Nous en sommes à préparer les dernières victuailles pour la route de rue *Ruta calle* avec deux intervenants, le chauffeur, Éloy et sa comparse Wendolina qui fait le relais avec la centrale et remplit les papiers. Ici existe un système de centrale nationale qui prend les appels signalant des personnes vivant dans la rue et qui paraissent en détresse. Depuis 10 ans, ce programme commence en juin et se termine en octobre, les mois les plus froids de l’année ici, au Chili.

Le principe est simple: nous avons des quartiers sous notre gouverne Macul, Puente Alto, La Florida et La Pintana. À bord de la camionette, nous avons couvertures, chandails chauds, petites culottes, bas chauds, tuques et mitaines, des couvertures chaudes, des kits hygiéniques et surtout, 30 repas chauds de même que du café et du thé. Nous avons une liste de gens qui ont usé du même système dans les années passées et qui vivent dans ces quartiers. Nous avons aussi de nouveaux endroits à visiter où possiblement se trouveraient des gens de la rue en raison du côté stratégique du lieu *par exemple les bouches de métro, les terrains vagues, les écoles démolies et les dépotoirs. Notre objectif est de répartir les victualles et surtout la nourriture chaude entre ces gens d’ici minuit. Par ailleurs, il nous faut répondre à la centrale qui peut nous contacter si elle reçoit des alertes au cours de la soirée. Dans le cas où des personnes en situation extrême manifesteraient leur volonté de faire leur entrée dans une auberge temporaire d’hiver, nous devons valider s’il y a un espace et si la personne n’est pas trop sous les effets de l’alcool ou la drogue. Nous devons aussi la transporter jusqu’à cet endroit. Par ailleurs, il nous faut collecter des données sur les gens rencontrés tels que leur nom, âge et numéro d’identité pour les rentrer dans le système. Ce soir, nous travaillons au nom du gouvernement qui, à travers ce projet, tend un poil de doigt aux personnes vulnérables qui ne font pas partie du système. Comme une manière détournée de se décharger de sa culpabilité face à la situation.

Le défi me paraît excitant bien que je ne sâche pas trop à quoi m’attendre. J’ai déjà été dans la rue, mais de soir, c’est différent. Il fait bien plus froid. Pas le temps de jaser ni de faire de l’intervention trop longtemps. Il faut faire vite pour distribuer la nourriture sans qu’elle ne refroidisse. Notre mission n’est pas de sauver la vie des gens, mais dans certains cas, on n’en est pas loin.

***

7:30. Nous sommes à la Pintana, à quelques pas de ma maison, dans un parc où je suis passée à de maintes reprises en pleine journée *je n’ai pas le droit de sortir à pied dépassé 8h pm pour des raisons de sécurité. Le hic, c’est que ça ne ressemble en rien à ce que je connais de ce même endroit. J’ai l’impression d’être ailleurs. Il y a des matelas crasseux sur le sol et des gens, enterrés dans les couvertes qui dorment, à peine adossés sur un petit muret en ciment. Un feu de cochonneries brûle près d’eux. Un amas de cartons et vieux vêtements sales trône à leur côté. Ces gens n’ont absolument rien dans la vie. Ils sont deux. Un homme alcoolique et une femme. L’homme se réveille quand Wendolina l’appelle par son nom. Il veut parler. On prépare cafés et nourriture. La femme se fait moins bavarde. Difficile d’estimer leur âge. Leur visage est noirci et les rides sur leur visage sont profondes. Il paraissent dans la quarantaine, mais après coup je crois que je devrais réviser cette estimation à la baisse après avoir été surprise par le si jeune âge d’autres personnes qui paraissent dans la quarantaine. L’homme ouvre son carton de nourriture mais ne mange pas. Il veut parler. Il est content de connaître du monde du Canada. Il aimerait voir ce pays. Il avoue sans retenue qu’il a un problème de consommation, ce qui explique son état. Il s’en excuse. Parle. Beaucoup. Il a tant de choses à dire. Il ne mange pas. L’intervenante lui dit de manger tant que c’est chaud. Il parle. Nous devons partir, nous avons encore beaucoup de nourriture à distribuer.

***

8h30. Nous traversons un passage au-dessus de l’autoroute. Je suis passée ici plusieurs fois en taxi, entre La Pintana et Puente Alto, avec ma famille. Mais je n’ai jamais rien remarqué outre les grafitis sur les murets séparant la petite route de l’autoroute payante. La camionnette s’arrête au milieu de nulle part. Eloy klaxonne. Je me demande d’où pourraient venir les gens. Soudainement, une petite femme mince surnommée avec justesse la flakita *maigrichonne sort de derrière un parapet de béton, suivie par un homme tout aussi mince. Ils ont faim, connaissent les travailleurs. Ils travaillent au coin du passage, nettoient les vitres pendant que la lumière est rouge. On leur remet la nourriture et quelques vêtements, en plus de la poudre de café pour le lendemain matin. La flakita demande du lait en poudre parce que c’est nourrissant. Je ne comprends pas trop où ils vivent de l’autre côté du petit parapet de béton. On repart et on longe le parapet. Au bout, au coin de la rue, je remarque qu’il y a un amas de débris, cela permet de faire un petit abris contre le muret. Ils sont 4 ou 5 à y vivre.

Ma vision des autoroutes vient de changer radicalement. On m’avait parlé des rucos, ces habitations de fortune où vivent des gens de la rue. On m’avait dit qu’il y en avait près des autoroutes, mais je n’aurais jamais pu imaginer que des gens pouvaient dormir sur le sol, séparés de l’autoroute  par un simple muret en béton.

***

9h15. Nous sommes dans un parc, je ne sais plus dans quel quartier. Un homme s’étant attribué le nom de Victor Hugo, poète des pauvres oubliés vit ici. Il dort sous un jeu d’enfant, dans une boîte en carton. Un plastique lui sert de couverture. D’autres intervenants le connaissent bien et il semble déterminé à régler ses problèmes de consommation. Il ne se sent pas bien, il a arrêté drogue et alcool le jour même. On le fait monter à bord pour qu’il se réchauffe et puisse boire un café. Il refuse de manger. On téléphone à la centrale pour trouver un lieu d’hébergement. On obtient une réponse positive. Pendant que Victor Hugo termine son café, je pars avec l’intervenante à travers le parc. Un peu plus loin, il y a un stationnement de supermarché. Juste à côté, un petit campement et un abris de fortune. De là sort une femme toute maigre et super maquillée. Ils sont 4 à y vivre dont un enfant. On retourne chercher des victuailles pendant que Wendolina m’explique que ces femmes sont des prostituées d’où leur apparence.

On roule avec Victor Hugo à bord, vers le lieu d’hébergement où il pourra vraisemblablement passer l’hiver et espérer avoir de l’aide pour entamer une cure. Il semble résigné, lui qui vit dans la rue depuis pas moins de 20 ans. J’imagine que pour lui c’est difficile de quitter cet endroit. Après tout, même si cette boîte de carton ne vaut pas un lit chaud, c’était SON chez soi. SON endroit à lui, la seule chose qui lui appartient même si ce n’est RIEN.

Rendus à l’hébergement, une femme nous reçoit de son air satisfaisant en signifiant qu’il y a eu malentendu. L’endroit pouvait prendre une femme, mais pas un homme. Résultat, Victor Hugo, à nos côtés, entend de la bouge de la femme qu’on ne veut pas de lui encore, lui qui avait finalement accepté de sortir de la rue, un pas tellement difficile à franchir. J’avoue que là, j’ai avalé de travers et que j’étais pas mal en colère. Les intervenants ont passé un appel et finalement, on a pris la décision de ramener l’homme directement à l’Hospédéria, exceptionnellement où un lit l’attendra de façon temporaire. Après, difficile de dire ce qu’il adviendra du poète des oubliés qui pendant cette froide soirée a été encore oublié, comme s’il ne l’avait pas été déjà assez…

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10h00 Un appel de la centrale nous donne une alerte pour une femme vivant sur une rue très fréquentée. On s’y rend. On cherche. On ne trouve pas. Il est difficile de s’arrêter sur une route si passante. On la trouve finalement. Elle est debout, seule contre un arbre. Elle semble en détresse. L’intervenante explique qu’il vaut mieux qu’elle la rencontre seule. Elle revient après une minute. On repart. La femme refuse notre aide. Je ne comprends pas. On ne peut donc pas lui donner une couverture et un café, seulement? On me répond que non, si elle ne veut rien, on ne peut rien faire. Ivan, un usager de l’hospédéria qui accomplit quelques heures de volontariat exceptionnellement ce soir-là me répond que la femme croit qu’elle ne vaut pas la peine. Il soutient que lui-même a eu cette idée de lui, il n’y a pas si longtemps. *Je reviendrai ultérieurement à Ivan dans un texte dédié à lui et son histoire. J’ai froid. Je n’ai pas le goût de pleurer, mais j’ai froid, après l’explication d’Ivan­. Je prends conscience de ce sentiment de rejet si fort qu’on croit qu’on n’en vaut plus la peine. Je repense à comment je me sentais moi-même quand j’étais au fond du baril et que je pensais que je n’en valais pas la peine, moi non plus. Je comprends ce sentiment. J’ai froid dans le corps et le coeur. Dans mon âme aussi. Je repense au goût de ne plus vivre. Je pense avoir une idée de comment peut se sentir cette femme…

***

11h25 Il nous reste un plat chaud et une personne à rencontrer pour ce soir. Nous longeons un mur, Wendolina et moi. Elle marche devant. Au coin du mur, où commence un terrain vague empli de cochonneries, elle me demande de l’attendre. Elle revient. La personne que nous venons rencontrer est une femme et elle est en train de travailler avec un client. Elle accepte de faire une pause pour nous accompagner jusqu’à son campement de fortune. Nous la suivons pendant que le client attend, adossé au mur. On ne pourrait y voir que du feu, mais tout est clair pour nous. Seulement, nous ne sommes pas de la police alors les gens nous font confiance et n’ont pas peur. Je me sens étrangement en sécurité dans ce rôle. J’ai conscience de la chance que nous avons d’avoir cette confiance des gens qui vivent chaque jour dans la rue, en véritable état d’alerte, comme des animaux sauvages. Ils n’ont confiance en personne. Mais en nous, si.

Nous marchons en suivant la femme pendant que l’homme attend encore. On dépose la nourriture sur le toit de sa petite tente où elle vit, avec d’autres prostituée. C’est là que j’ai eu un déclic sur ce qu’on était vraiment en train de faire à ce moment précis, dans ce dépotoir, avec la prostituée. Je lui ai un remis son café, avant de l’embrasser sur les joues comme toutes les autres personnes rencontrées pendant cette soirée. Je l’ai serrée un peu plus fort dans mes bras que les autres, je l’avoue. Cette femme de 31 ans, paraissant fatiguée et usée comme une femme de 50 ans m’a remerciée et saluée. Nous sommes retournées, Wendolina et moi, vers la camionette pendant que la femme retournait terminer son travail avec le client. Imaginez la scène la plus trash que vous pouvez et vous tenez à peu près une idée de la scène que j’ai vécu. C’était assez intense comme expérience.

***

1:00 am. Je suis dans mon lit chilien. Je viens d’accomplir ma première nuit de travail de rue, en soirée. La semaine promet d’être vraiment riche en émotions et en expérience, mais contre toute attente, j’ai tenu le coup. Je ne savais trop comment je réagirais à la rue, aux dépotoirs, au froid glacial, aux gens écorchés vifs, aux odeurs très fortes, aux haleines trahissant une journée complète de beuverie, aux poux dans les cheveux et la barbe, à la saleté des lieux et des gens. Difficile d’imaginer comment on peut réagir en pareille situation. Je ne peux pas dire que j’ai l’impression d’avoir changé des vies, mais je me sens privilégiée d’avoir pu rencontrer ces gens. Je suis fière de constater que je peux faire ça. Pas que ce soit un exploit héroïque ou quoi que ce soit. Simplement, j’y arrive. J’ai pu repousser mes limites à ce niveau. Je garde mon sang-froid et l’intervenante, Wendolina m’a dit qu’elle était contente de travailler avec moi. Je ne pourrai jamais oublier les choses vécues pendant cette soirée. Je ne voulais pas me faire trop d’attentes face au stage et au travail de rue, mais j’ai l’impression que cette soirée a tout surpassé ce que j’aurais pu projeter.

Il fait froid. Mais j’ai la chance ce soir de dormir dans un lit chaud. Ma famille Chilienne n’est pas riche. On vit dans un quartier populaire assez difficile. Mais au moins, ils ont un vrai toit sur la tête. Ils ont de la chance. Et moi, encore plus. La vie est injuste. Je remets les choses en perspective et ça me fait vraiment chier que le monde soit si injuste. Que les vrais riches ne connaissent rien de la vraie pauvreté, de la vulnérabilité, du sentiment de peur de mourrir à tout instant, de ne rien avoir…

J’ai encore mille histoires de cette semaine passée à raconter. Je pense que je devrai écrire un autre livre sur la rue au retour.

Les gens de la rue sont riches.

Les riches de biens ont tout à apprendre d’eux.

Je sais que vous avez déjà lu et entendu cela avant. Moi aussi. Mais là, je l’ai vécu.

Je l’ai compris. Quand je le dis, je comprends exactement de quoi je parle.

Ça fait toute la différence à mon sens.

Arrivée à la Pintana

Un texte écrit après avoir passé deux semaines au Chili mais qui est publié un peu plus tard faute d’avoir accès à un ordinateur digne de ce nom.
Samedi dernier, nous sommes parties dans nos familles respectives dans notre communauté d’accueil, le Barrio de La Pintana qui est un peu plus loin du centre-ville et de ses riches. Ici, c’était un campemento dans les années 70. C’est-à-dire que c’était un bidonville qui s’est peu à peu transformé en quartier avec des habitations de fortunes. Ici, on se sent loin du Québec. Juste avant de rentrer dans notre secteur, il y a un immense dépotoir dans lequel vivent encore les plus pauvres et beaucoup de chiens errants. Le clash était pas mal impressionnant le premier jour. Il y a plein de cochonneries dans la rue et c’est très sale!
Il y a beaucoup de poussière parce que les rues ne sont pas finies et il y a plein de smog en plus. D’ailleurs ça nous a pris des jours avant de pouvoir ENFIN apercevoir la majestueuse Cordillière tant la pollution est dense.
J’avoue que ma première impression était de capoter un peu. Nos premiers jours au centre-ville ressemblaient à une visite en ville, à Montréal. Par contre, ici, ça n’a rien à voir. J’ai eu un choc.
Les maisons sont raboutées pas mal. Il y a des portails qui se barrent partout pour la sécurité, les rues sont pleines de cochonneries et de chiens mal en point et on les entend japper jour et nuit. Il y a peu de voitures et ceux qui en ont les lavent tout le temps. Au départ, je ne comprenais pas cette obsession pour la propereté alors que tout est sale PARTOUT. Après j’ai compris qu’avec toute la poussière et la pollution, il est important de bien voir à travers les fenêtres de la voiture, surtout quand il fait noir dès 18h30 le soir…
Le premier jour que je suis arrivée, j’avais pas mal de peine de quitter les autres filles après 10 jours ensemble super intenses 24h sur 24. J’avais peur aussi que mon adaptation soit difficile, moi la petite nord américaine remplie de préjugés. Pourtant, j’ai eu la meilleure famille que j’aurais pu avoir…
Ma maman s’appelle Susana et mon papa Juan. Ils ont deux fils qui ont 25 et 28 ans. Ils ont respectivement 2 et 3 enfants. Même si j’habite théoriquement seule avec mes parents, la maison est toujours remplie. Les soeurs et la mère de ma maman vivent toutes à côté d’ici. Les cousins et les cousines sont toujours ici, ça rentre et sort à tout moment. C’est un milieu de vie assez vivant. Ma maman tient un petit salon de coiffure chez elle et mon papa est charpentier. Il travaille sur la construction. Il travaille de 6h am à 19h chaque jour en plus du transport en micro (bus) et métro qui lui prend 1h30 le matin et 1h30 le soir.
Ma maman s’occupe beaucoup de sa mère qui vit chez sa soeur à quelques maisons. Une autre fille vit chez sa soeur à côté d’ici. Nous sommes donc cousines et on se voit 2-3 fois par jour! Elles se voient tout le temps *nos mamans* alors on se voit toujours. C’est drôle cette proximité familiale qui me donne l’impression de vivre dans ma propre famille à Mont-Joli, mais avec pas mal plus d’intensité.
Mes parents d’ici sont super gentils et attentionnés avec moi. J’ai une belle petite chambre. Je m’y sens bien. Mais il fait froid! Il y a des trous dans les murs, autour de la fenêtre et il y a seulement une feuille de gyproc. *pas de matériel extérieur ni d’isolation. Les murs sont sales, ma vraie mère super propre ne tiendrait pas 5 minutes… Ici, le ménage est une chose plus secondaire que chez nous, au Canada. Ici, on vit, on se nourrit des liens humains et affectifs. Le reste est secondaire. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai de l’eau chaude, du courant, je me lave chaque jour et même s’il fait froid, ils ont installé une immense chauffrette au propane dans ma chambre avec une dizaine de couvertures dans mon lit. Le premier soir j’ai tellement gelé! Il faut dire que nous sommes allés à une fête, que nous sommes rentrés à 4h am et qu’il n’y avait pas eu de chaufferette allumée depuis des heures chez moi. J’ai dormi ce soir-là avec 5 chandails, 3 paires de bas, 2 pantalons, dans mon sleeping, avec ma tuque, mes mitaines et un gros foulard. Il faisait 4 degrés dans la maison mais avec l’humidité, c’était l’ENFER! Le lendemain, malgré mes protestations, ils ont installé la chaufferette et maintenant je suis bien.
Parlant de ça, j’ai rapidement été initée à la famille. Tout le monde est venu me voir la première journée et tout le monde a été super gentil. Je me sens comme une attraction. Il y a 15 minutes, ils étaient 3 neveux et un petit-fils à regarder ce que j’écris et me poser des questions! Ils sont super cutes.
Aussi, le premier soir j’ai eu droit à une Hasado, un espèce de BBQ familial pour fêter l’anniversaire de mariage de la soeur de ma maman. Nous étions 30-40. Il y avait plein de jeunes de mon âge et j’étais avec ma *cousine*, l’autre fille de la gang. On a vraiment échangé sur nos cultures et mon niveau d’espagnol a dû quadrupler durant la fête. Je me sentais comme dans une épluchette de blé d’inde dans ma famille. Il y avait les gars d’un bord autour de toute la viande qui cuisait doucement sur le feu de charbon pendant que les jeunes buvaient en jasant et que les femmes s’affairaient en cuisine en riant super fort en se rappellant des souvenirs du mariage. La bouffe était HALLUCINANTE! En fait, je pense que je vais revenir obèse d’ici. On mange 4 fois par jour! Un déjeuner avec des fruits et du pain le matin, un dîner vers 14h, on mange un repas super consistant pour la once vers 16h et on remange encore du pain avec du beurre en soirée vers 22h. JE CAPOTE!
Ma maman cuisine super bien, tout est vraiment super bon. Ils me demandent beaucoup ce que je veux dans l’épicerie. Mais aussi, je fais ma part en aidant ma maman à cuisiner et à faire la vaisselle. On sent la culture machiste pas mal. La femme s’occupe de la maison et la bouffe et le gars travaille. Mais Juan aide aussi Susana. Il est super fin!
Ici, les fêtes de famille s’étirent sans fin jusqu’aux petites heures du matin *4-5h et ça arrive TOUT le temps!
C’est difficile de comprendre comment ils font pour vivre ainsi, se lever vers 9h am et se coucher aux petites heures CHAQUE JOUR. Le mode de vie est axé sur le soir et ça se ressent. Par exemple, les téléromans et série de la télé sont toujours vers 23h!
Aussi, la télé giga immense trône au centre du mini salon et elle joue toute la journée. La technologie est omniprésente, tout le monde a son cellulaire… même le petit Cristobal de 6 ans!!!
C’est assez fou!
Ici, il existe un concept de petits marchés publics qui existent tout au long de l’année, mais ils sont énormes même dans les petits quartiers comme le mien. Ils font des rues entières qui sont fermées pendant les jours de Féria *comme on les appelle. Il y en a les samedi, dimanche et mercredi. Là-bas, on trouve de tout, mais quand je dis de tout c’est vraiment tout! Des bobettes, aux laitues, en passant par les poissons, la viande et les produits électroniques. Tout est à petit prix. On fait pas mal l’épicerie là. Il y a plein de petits marchands et c’est le fun de jaser avec eux. Les produits sont bons et frais. Je suis vraiment chanceuse de manger aussi bien, certaines filles sont condamnées à des trucs frits, des patates et peu de légumes.
Je suis en cure de café depuis mon arrivée ici. Le café est DÉGEULASSE. C’est de l’instant et il goûte vraiment mauvais, en plus ils le noient dans une tonne de sucre et sans lait. BEURK. Le thé est pas mal, sinon je suis devenue accroc au Yerba Maté! C’est une sorte d’herbe séchée qui se boit avec un peu d’eau chaude dans un pot en bois avec une paille en métal qui sert de filtre. C’est super bon et j’en bois beaucoup pour me réchauffer.
La semaine ma famille est plus tranquille, mais le weekend le party pogne assez vite. Par exemple, ce soir, samedi, nous avons une fête de bienvenue chez ma « cousine » pour fêter notre arrivée. Il y a plein de monde qui va venir et les soeurs de ma maman se sont préparées toute la journée pour ça! Elles ont toutes refait faire leur teinture par ma maman et ils ont repeinturé l’entrée à la maison de ma « cousine ». Ils sont VRAIMENT intenses! Quand je vous dis qu’ils sont acceuillants.
Ma famille et celle de Christine dans l'une de nos nombreuses caretes familiales.
Ma famille et celle de Christine dans l’une de nos nombreuses caretes familiales.