La peur d’émerger plutôt que de plonger

On pourrait croire que de prendre le large et de plonger dans des eaux inconnues est une chose difficile à faire.

En fait, j’avais cette impression avant de m’y plonger.

J’avais terrée en moi cette peur de l’eau froide et inconnue.

Celle qui glace le corps et donne l’impression de le transpercer à coup de poignards.

Cette eau agitée et épeurante qui donne le goût de mourrir parce qu’on ne peut s’imaginer revoir le large un jour et en ressortir vivant.

Celle qui donne envie de se laisser couler doucement au fond comme une pierre.

J’appréhendais tellement ce choc!

J’avais cette peur de plonger et de me noyer parce qu’en fait je ne sais pas trop comment nager. Je me débat habituellement dans les choses qui me sont inconnues, mais la plupart du temps j’arrive à garder la tête hors de l’eau, bien qu’en-dessous de la surface, je nage avec peine.

Je tangue facilement. Je manque d’assurance.

Je peine à garder le cap quand les eaux s’agitent autour de moi. Je perds mon sang-froid.

Je préfère me laisser couler que de persister perpétuellement quand je sais que c’est perdu d’avance. Du moins c’est ce que je crains la plupart du temps.

J’avais pourtant cette fois le goût de me jeter dans cette mer de choses inconnues.

J’avais cette soif de l’aventure bien que j’étais terrorisée au fond de moi. Bien que je ne voulais pas me l’affirmer.

***

Aujourd’hui, à la veille d’émerger, je comprends. On peut nager allègrement dans l’inconnu. On peut posséder cette capacité de s’adapter à de nouvelles sensations.

Cela fait plus d’un mois et demi que je nage dans cette eau qui ne me paraît pas si froide finalement.

Le choc que j’anticipais tant ne s’est jamais présenté.

Sans un regard en arrière, je me suis jetée à l’eau et depuis je vogue doucement. Je me laisse porter au gré des marées.

Je flotte plus que je ne coule.

Au fond, je sais nager.

En fait, ce n’était pas tant mon entrée à l’eau que j’aurais du craindre depuis le départ autant que le fait d’en ressortir. Il sera difficile au bout du compte de quitter cette eau calme dans laquelle je nage désormais sans peine.

Jamais je n’aurais pu croire que je me sentirais aussi bien dans l’inconnu, cette chose qui nous paraît tellement effroyable lorsqu’on la perçoit de l’autre côté, quand on se réconforte simplement dans ce qui nous est connu. Ce sera au contraire le fait d’en émerger, de sortir mon corps de cette nouvelle mer qui me sera pénible.

Cette sortie de l’eau me fait peur.

C’est elle qui me donne envie de me laisser couler pour ne pas qu’on m’en sorte.

J’ai maintenant la peur de cette douleur dans les poumons quand je prendrai ces premières respirations hors de l’eau. Cet air qui brûle l’intérieur. Cette douleur lancinante qui nous assaie violemment quand on nous extirpe de la mer intérieure de notre mère. Ce premier contact avec l’air tellement violent lorsqu’on nous donne la vie mais que l’on oublie, tant il est douloureux.

Et pourtant, cette sortie de l’eau, je la sais inévitable.

C’est pourquoi je la redoute en ce moment.

Je réalise que les perceptions peuvent changer et s’inverser totalement en un rien de temps. Rien n’est jamais définitif. J’en ai maintenant la certitude.

La rue, le froid, mais surtout les gens

Lundi 15 juin 2015

6:00 pm. Le soleil va bientôt se coucher. C’est l’heure à laquelle le ciel se peinture de ses couleurs de feu et que les montagnes virent au rouge à travers le mince voile grisâtre de la dense pollution de la ville. Chaque soir, le même spectacle m’impressionne autant même si cela fait déjà un mois que je suis ici.

Nous en sommes à préparer les dernières victuailles pour la route de rue *Ruta calle* avec deux intervenants, le chauffeur, Éloy et sa comparse Wendolina qui fait le relais avec la centrale et remplit les papiers. Ici existe un système de centrale nationale qui prend les appels signalant des personnes vivant dans la rue et qui paraissent en détresse. Depuis 10 ans, ce programme commence en juin et se termine en octobre, les mois les plus froids de l’année ici, au Chili.

Le principe est simple: nous avons des quartiers sous notre gouverne Macul, Puente Alto, La Florida et La Pintana. À bord de la camionette, nous avons couvertures, chandails chauds, petites culottes, bas chauds, tuques et mitaines, des couvertures chaudes, des kits hygiéniques et surtout, 30 repas chauds de même que du café et du thé. Nous avons une liste de gens qui ont usé du même système dans les années passées et qui vivent dans ces quartiers. Nous avons aussi de nouveaux endroits à visiter où possiblement se trouveraient des gens de la rue en raison du côté stratégique du lieu *par exemple les bouches de métro, les terrains vagues, les écoles démolies et les dépotoirs. Notre objectif est de répartir les victualles et surtout la nourriture chaude entre ces gens d’ici minuit. Par ailleurs, il nous faut répondre à la centrale qui peut nous contacter si elle reçoit des alertes au cours de la soirée. Dans le cas où des personnes en situation extrême manifesteraient leur volonté de faire leur entrée dans une auberge temporaire d’hiver, nous devons valider s’il y a un espace et si la personne n’est pas trop sous les effets de l’alcool ou la drogue. Nous devons aussi la transporter jusqu’à cet endroit. Par ailleurs, il nous faut collecter des données sur les gens rencontrés tels que leur nom, âge et numéro d’identité pour les rentrer dans le système. Ce soir, nous travaillons au nom du gouvernement qui, à travers ce projet, tend un poil de doigt aux personnes vulnérables qui ne font pas partie du système. Comme une manière détournée de se décharger de sa culpabilité face à la situation.

Le défi me paraît excitant bien que je ne sâche pas trop à quoi m’attendre. J’ai déjà été dans la rue, mais de soir, c’est différent. Il fait bien plus froid. Pas le temps de jaser ni de faire de l’intervention trop longtemps. Il faut faire vite pour distribuer la nourriture sans qu’elle ne refroidisse. Notre mission n’est pas de sauver la vie des gens, mais dans certains cas, on n’en est pas loin.

***

7:30. Nous sommes à la Pintana, à quelques pas de ma maison, dans un parc où je suis passée à de maintes reprises en pleine journée *je n’ai pas le droit de sortir à pied dépassé 8h pm pour des raisons de sécurité. Le hic, c’est que ça ne ressemble en rien à ce que je connais de ce même endroit. J’ai l’impression d’être ailleurs. Il y a des matelas crasseux sur le sol et des gens, enterrés dans les couvertes qui dorment, à peine adossés sur un petit muret en ciment. Un feu de cochonneries brûle près d’eux. Un amas de cartons et vieux vêtements sales trône à leur côté. Ces gens n’ont absolument rien dans la vie. Ils sont deux. Un homme alcoolique et une femme. L’homme se réveille quand Wendolina l’appelle par son nom. Il veut parler. On prépare cafés et nourriture. La femme se fait moins bavarde. Difficile d’estimer leur âge. Leur visage est noirci et les rides sur leur visage sont profondes. Il paraissent dans la quarantaine, mais après coup je crois que je devrais réviser cette estimation à la baisse après avoir été surprise par le si jeune âge d’autres personnes qui paraissent dans la quarantaine. L’homme ouvre son carton de nourriture mais ne mange pas. Il veut parler. Il est content de connaître du monde du Canada. Il aimerait voir ce pays. Il avoue sans retenue qu’il a un problème de consommation, ce qui explique son état. Il s’en excuse. Parle. Beaucoup. Il a tant de choses à dire. Il ne mange pas. L’intervenante lui dit de manger tant que c’est chaud. Il parle. Nous devons partir, nous avons encore beaucoup de nourriture à distribuer.

***

8h30. Nous traversons un passage au-dessus de l’autoroute. Je suis passée ici plusieurs fois en taxi, entre La Pintana et Puente Alto, avec ma famille. Mais je n’ai jamais rien remarqué outre les grafitis sur les murets séparant la petite route de l’autoroute payante. La camionnette s’arrête au milieu de nulle part. Eloy klaxonne. Je me demande d’où pourraient venir les gens. Soudainement, une petite femme mince surnommée avec justesse la flakita *maigrichonne sort de derrière un parapet de béton, suivie par un homme tout aussi mince. Ils ont faim, connaissent les travailleurs. Ils travaillent au coin du passage, nettoient les vitres pendant que la lumière est rouge. On leur remet la nourriture et quelques vêtements, en plus de la poudre de café pour le lendemain matin. La flakita demande du lait en poudre parce que c’est nourrissant. Je ne comprends pas trop où ils vivent de l’autre côté du petit parapet de béton. On repart et on longe le parapet. Au bout, au coin de la rue, je remarque qu’il y a un amas de débris, cela permet de faire un petit abris contre le muret. Ils sont 4 ou 5 à y vivre.

Ma vision des autoroutes vient de changer radicalement. On m’avait parlé des rucos, ces habitations de fortune où vivent des gens de la rue. On m’avait dit qu’il y en avait près des autoroutes, mais je n’aurais jamais pu imaginer que des gens pouvaient dormir sur le sol, séparés de l’autoroute  par un simple muret en béton.

***

9h15. Nous sommes dans un parc, je ne sais plus dans quel quartier. Un homme s’étant attribué le nom de Victor Hugo, poète des pauvres oubliés vit ici. Il dort sous un jeu d’enfant, dans une boîte en carton. Un plastique lui sert de couverture. D’autres intervenants le connaissent bien et il semble déterminé à régler ses problèmes de consommation. Il ne se sent pas bien, il a arrêté drogue et alcool le jour même. On le fait monter à bord pour qu’il se réchauffe et puisse boire un café. Il refuse de manger. On téléphone à la centrale pour trouver un lieu d’hébergement. On obtient une réponse positive. Pendant que Victor Hugo termine son café, je pars avec l’intervenante à travers le parc. Un peu plus loin, il y a un stationnement de supermarché. Juste à côté, un petit campement et un abris de fortune. De là sort une femme toute maigre et super maquillée. Ils sont 4 à y vivre dont un enfant. On retourne chercher des victuailles pendant que Wendolina m’explique que ces femmes sont des prostituées d’où leur apparence.

On roule avec Victor Hugo à bord, vers le lieu d’hébergement où il pourra vraisemblablement passer l’hiver et espérer avoir de l’aide pour entamer une cure. Il semble résigné, lui qui vit dans la rue depuis pas moins de 20 ans. J’imagine que pour lui c’est difficile de quitter cet endroit. Après tout, même si cette boîte de carton ne vaut pas un lit chaud, c’était SON chez soi. SON endroit à lui, la seule chose qui lui appartient même si ce n’est RIEN.

Rendus à l’hébergement, une femme nous reçoit de son air satisfaisant en signifiant qu’il y a eu malentendu. L’endroit pouvait prendre une femme, mais pas un homme. Résultat, Victor Hugo, à nos côtés, entend de la bouge de la femme qu’on ne veut pas de lui encore, lui qui avait finalement accepté de sortir de la rue, un pas tellement difficile à franchir. J’avoue que là, j’ai avalé de travers et que j’étais pas mal en colère. Les intervenants ont passé un appel et finalement, on a pris la décision de ramener l’homme directement à l’Hospédéria, exceptionnellement où un lit l’attendra de façon temporaire. Après, difficile de dire ce qu’il adviendra du poète des oubliés qui pendant cette froide soirée a été encore oublié, comme s’il ne l’avait pas été déjà assez…

***

10h00 Un appel de la centrale nous donne une alerte pour une femme vivant sur une rue très fréquentée. On s’y rend. On cherche. On ne trouve pas. Il est difficile de s’arrêter sur une route si passante. On la trouve finalement. Elle est debout, seule contre un arbre. Elle semble en détresse. L’intervenante explique qu’il vaut mieux qu’elle la rencontre seule. Elle revient après une minute. On repart. La femme refuse notre aide. Je ne comprends pas. On ne peut donc pas lui donner une couverture et un café, seulement? On me répond que non, si elle ne veut rien, on ne peut rien faire. Ivan, un usager de l’hospédéria qui accomplit quelques heures de volontariat exceptionnellement ce soir-là me répond que la femme croit qu’elle ne vaut pas la peine. Il soutient que lui-même a eu cette idée de lui, il n’y a pas si longtemps. *Je reviendrai ultérieurement à Ivan dans un texte dédié à lui et son histoire. J’ai froid. Je n’ai pas le goût de pleurer, mais j’ai froid, après l’explication d’Ivan­. Je prends conscience de ce sentiment de rejet si fort qu’on croit qu’on n’en vaut plus la peine. Je repense à comment je me sentais moi-même quand j’étais au fond du baril et que je pensais que je n’en valais pas la peine, moi non plus. Je comprends ce sentiment. J’ai froid dans le corps et le coeur. Dans mon âme aussi. Je repense au goût de ne plus vivre. Je pense avoir une idée de comment peut se sentir cette femme…

***

11h25 Il nous reste un plat chaud et une personne à rencontrer pour ce soir. Nous longeons un mur, Wendolina et moi. Elle marche devant. Au coin du mur, où commence un terrain vague empli de cochonneries, elle me demande de l’attendre. Elle revient. La personne que nous venons rencontrer est une femme et elle est en train de travailler avec un client. Elle accepte de faire une pause pour nous accompagner jusqu’à son campement de fortune. Nous la suivons pendant que le client attend, adossé au mur. On ne pourrait y voir que du feu, mais tout est clair pour nous. Seulement, nous ne sommes pas de la police alors les gens nous font confiance et n’ont pas peur. Je me sens étrangement en sécurité dans ce rôle. J’ai conscience de la chance que nous avons d’avoir cette confiance des gens qui vivent chaque jour dans la rue, en véritable état d’alerte, comme des animaux sauvages. Ils n’ont confiance en personne. Mais en nous, si.

Nous marchons en suivant la femme pendant que l’homme attend encore. On dépose la nourriture sur le toit de sa petite tente où elle vit, avec d’autres prostituée. C’est là que j’ai eu un déclic sur ce qu’on était vraiment en train de faire à ce moment précis, dans ce dépotoir, avec la prostituée. Je lui ai un remis son café, avant de l’embrasser sur les joues comme toutes les autres personnes rencontrées pendant cette soirée. Je l’ai serrée un peu plus fort dans mes bras que les autres, je l’avoue. Cette femme de 31 ans, paraissant fatiguée et usée comme une femme de 50 ans m’a remerciée et saluée. Nous sommes retournées, Wendolina et moi, vers la camionette pendant que la femme retournait terminer son travail avec le client. Imaginez la scène la plus trash que vous pouvez et vous tenez à peu près une idée de la scène que j’ai vécu. C’était assez intense comme expérience.

***

1:00 am. Je suis dans mon lit chilien. Je viens d’accomplir ma première nuit de travail de rue, en soirée. La semaine promet d’être vraiment riche en émotions et en expérience, mais contre toute attente, j’ai tenu le coup. Je ne savais trop comment je réagirais à la rue, aux dépotoirs, au froid glacial, aux gens écorchés vifs, aux odeurs très fortes, aux haleines trahissant une journée complète de beuverie, aux poux dans les cheveux et la barbe, à la saleté des lieux et des gens. Difficile d’imaginer comment on peut réagir en pareille situation. Je ne peux pas dire que j’ai l’impression d’avoir changé des vies, mais je me sens privilégiée d’avoir pu rencontrer ces gens. Je suis fière de constater que je peux faire ça. Pas que ce soit un exploit héroïque ou quoi que ce soit. Simplement, j’y arrive. J’ai pu repousser mes limites à ce niveau. Je garde mon sang-froid et l’intervenante, Wendolina m’a dit qu’elle était contente de travailler avec moi. Je ne pourrai jamais oublier les choses vécues pendant cette soirée. Je ne voulais pas me faire trop d’attentes face au stage et au travail de rue, mais j’ai l’impression que cette soirée a tout surpassé ce que j’aurais pu projeter.

Il fait froid. Mais j’ai la chance ce soir de dormir dans un lit chaud. Ma famille Chilienne n’est pas riche. On vit dans un quartier populaire assez difficile. Mais au moins, ils ont un vrai toit sur la tête. Ils ont de la chance. Et moi, encore plus. La vie est injuste. Je remets les choses en perspective et ça me fait vraiment chier que le monde soit si injuste. Que les vrais riches ne connaissent rien de la vraie pauvreté, de la vulnérabilité, du sentiment de peur de mourrir à tout instant, de ne rien avoir…

J’ai encore mille histoires de cette semaine passée à raconter. Je pense que je devrai écrire un autre livre sur la rue au retour.

Les gens de la rue sont riches.

Les riches de biens ont tout à apprendre d’eux.

Je sais que vous avez déjà lu et entendu cela avant. Moi aussi. Mais là, je l’ai vécu.

Je l’ai compris. Quand je le dis, je comprends exactement de quoi je parle.

Ça fait toute la différence à mon sens.

Une semaine dans la rue

Un autre texte écrit il y a un peu plus de deux semaines, soit deux semaines après mon arrivée à Santiago.
Comme il y a six projets différents et que nous sommes dix, que les projets ne se passent pas tous au même rythme ni en même temps, une rotation hebdomadaire et des micros équipes ont été instaurées. Cette semaine, j’ai eu la chance de commencer directement sur le terrain avec deux autres filles. Nous avons été trempée dans le bain dès le départ. Nous étions chanceuse parce que les autres équipes n’ont pas fait grand chose et dans notre mentalité d’occidentalisées super pressées et productives, c’était confrontant d’être à rien faire et ne pas savoir quoi faire…. Ça fait partie du choc culturel.
Pour notre part, nous avons beaucoup bougé alors que nous suivions les gens de l’intervention de terrain. Mardi, nous avons commencé par une journée complète dans la rue. Nous nous sommes rendus dans un immense marché agricole où travaillent principalement des immigrants super pauvres. beaucoups de petits marchands y achètent leurs produits qui arrivent en masse sur les étals multicolores. C’était impressionnant de se promener dans un marché 10 fois plus grand que Jean Talon baigné par toutes les couleurs des produits. Il y en avait tellement qu’à certains endroits, nous marchions dans la bouette de la couleur des produits *de la boue de tomate, de patate, de laitue…
Nous y cherchions un gars qui charge des patates et qui a des problèmes de dépendance au crack et à l’alcool. Le pauvre se brise la santé en travaillant comme un fou et c’est pour endormir ses douleurs qu’il se gèle, après ses 10hrs de travail, avant de s’endormir à travers les poches de patates. Il dormait lors de notre passage alors nous n’avons pas pu lui parler.
Ensuite, nous sommes allés rencontrer des ivrognes qui vivent dans la rue dans un certain quartier. Ils sont 5 et dorment ensemble dans un matelas crasseux. Au matin, ils le tirent sur le toit d’un petit marché pour qu’il sèche pendant la journée. Le principe est d’aller les voir avec les intervenants de rue. On devait les voir assez tôt pour les convaincre de ne pas trop boire. Plus la journée avance plus ils sont soûls et plus c’est difficile d’intervenir. Lors de notre passage à 13h ils étaient trop soûls déjà. Ils étaient par contre vraiment gentils avec nous et nous parlaient malgré leur état. En fait, ils nous parlaient librement de leurs troubles de consommation et nous racontaient leur histoire sans filtre, comme si nous les connaissions depuis toujours. C’était vraiment spécial. Encore là, nous n’avons pas pu faire grand chose pour les aider sinon jaser et s’informer des autres qui étaient absents. On s’informait de leur état, de leur consommation et de leur santé. Plusieurs n’avaient pas mangé depuis deux jours. Ils ne font que boire parce que s’ils mangent, ils sont malades. Les marchands autour leur donnent de l’alcool super fort qui ne coute presque rien. Entre eux, ils s’encouragent à boire pour oublier leur histoire et leur vie de misère… Nous sommes repartis après une bonne heure d’échange avec eux.
Nous nous sommes ensuite rendus ailleurs, dans un autre quartier où un pasteur protestant aide le monde de la rue. Les gens de l’organisme travaillent avec eux parce que plusieurs aboutissent chez eux. C’était une mascarade pour tenter d’avoir de l’argent en raison de notre présence. Les personnes qui vivaient là et avaient vaincues leurs problèmes étaient brainwashé de la foi et on voyait qu’ils dépendaient pas mal du pasteur. Dans le fond, l’église se fait du crédit pas mal avec ces pauvres gens bien qu’elle les aide et les héberge temporairement. Ils se retrouvent un peu pris là-dedans et en doivent beaucoup à l’église. Bien entendu, le pasteur ne nous en a rien dit. Ce sont les intervenants qui nous en ont parlé après notre visite sur place. Ils continuent de parler au pasteur pour rejoindre les gens de la rue et garder leur réseau actif…
Après, nous nous sommes rendus dans un quartier plus au centre de la ville où vivent des gens dans un campemento. C’est une sorte d’amoncellement de cochonneries sur un terrain vague au centre de la ville où vivent des familles sans eau, ni électricité. Ils ont des cabanes raboutées de cochonneries et se font des feux de poubelle. Nous y avons rencontré une famille super sympathique d’ex-toxicomanes qui se sont « sortis » de la rue. Il y avait les deux parents qui sont marchands dans les férias, qui vivent avec leur fille Francesca *22 ans qui a eu une petite fille seule, Isidora, deux ans. Francesca étudiait ses leçons de coiffure assise seule au bord du feu, entourrée de déchets à notre arrivée. Elle n’avait pas l’air de vivre dans un dépotoir. Elle était vraiment belle et propre, malgré ce qu’on pourrait penser. Je l’aurais vue ailleurs et je n’aurais pas cru qu’elle vivait là. Nous nous sommes rendus un peu plus loin dans un coin du micro village de petites cabanes où vivent une quizaine de familles. Nous avons rencontré les parents de Francesca qui sont comme les présidents du village. Ils nous ont recu avec tellement d’ouverture et de gentille dans une vieille cabane débâtie, dans laquelle des vieux ballons flétris tenaient lieu de décoration. Nous nous sommes assis sur les chaises et divans défoncés pendant qu’ils nous racontaient leur histoire, alors que la petite Isidora super souriante et remplie de vie jouait avec ses poupées et venait nous voir. C’était un moment vraiment fort. Je les écoutais raconter leur histoire si triste mais malgré tout, il y avait tellement de bonheur et d’amour dans cette famille qui vit avec pratiquement rien. Leur salaire ne leur permet pas de vivre mieux puisque la petite est née prématurément. Sa santé a coûté toutes les économies de la famille et leur espoir de sortir de là, mais au fond ils semblent y vivre bien et heureux. C’était incroyable. Le plus fou c’est qu’ils nous ont demandé comment nous trouvions cela de voir leur maison qui malgré la pauvreté est tellement vivante et heureuse. J’avais le goût de pleurer à ce moment. Cela a terminé notre première journée qui au fond a été comme un stage au complet devant autant d’intensité.
WOW!
Nous nous sommes rendus le lendemain dans un atelier de réinsertion au travail pour des personnes avec antécédants. Plusieurs vivent dans la rue, sortent de prison ou de cure. Nous avons pu jaser avec eux et assister à une rencontre avec eux, en compagnies d’intervenants qui les mettront en contact avec des futurs employeurs. Encore là, les gens nous ont parlé à coeur ouvert. On dirait que personne n’a honte de son histoire ni de sa situation. Ils en parlent avec tellement de sagesse et continuent d’espérer une vie meilleure.
Ensuite, nous avons été dans un autre secteur avec des intervenants mais non n’avons pas pu discuter avec les gens qui étaient trop agressifs et encore plus en raison de l’heure avancée de la journée. *plus il est tard plus ils sont maganés. Seul un intervenant pouvait jaser avec eux. On restait en retrait. Cette journée fut moins productive, mais comparativement aux autres filles, nous avons bougé.
Nous sommes aussi allé à L’Hospederia la noche Digne *la nuit digne, qui est le point névralgique et le bureau de l’organisme. Là, les gens de la rue peuvent vivre en hébergement pendant un maximum de six mois. Ils ont 60 places et comme l’hiver est proche, ils sont pleins. Ce sont surtout des hommes et quelques femmes avec leurs enfants. Ils vivent dans la rue, ont des problèmes de consommation divers, des limitations physiques ou mentales. Ils sont les oubliés du système. Ils peuvent rentrer dormir après avoir consommé mais pas trop. On travaille avec la réduction des méfaits. On pourrait penser qu’ils n’ont pas d’éducation mais plusieurs ont fait des études, ont travaillé, ont des familles, mais à travers la consommation et la malchance les ont perdus. J’ai parlé avec un passionné d’arts qui parlait de Monet et Picasso, un homme super sensible qui ne boit plus depuis 2 mois et travaille dans une imprimerie. Il vit dans une habitation partagée avec d’autres hommes sur la bonne voie et bientôt il espère avoir son petit lieu à lui. Nous avons participé à un atelier sur leurs rêve et projet de vie et c’était super touchant.
Les autres journées étaient semblables mais toutes aussi riches et intenses en moments d’échange avec les gens.
Jeudi et vendredi, nous avons fait des déjeuners et du café pour aller les donner aux ivrognes de la rue. En leur proposant tôt une alternative à la boisson, on peut penser qu’ils vont vouloir recommencer à s’alimenter et moins consommer. Mais bon, pendant qu’on jasait avec eux et qu’ils prenait leur café, ils s’échangeaient des verres de vin et de rhum… Ces gens ont tous fait sans succès des thérapies. Tout ce qu’on peut faire c’est empêcher qu’ils fassent des overdoses, des convulsions et qu’ils meurrent de froid.
C’était encore pas mal intense comme expérience!
Je dirais que cette première semaine a donné le ton pour le reste. La semaine prochaine, je me rends à la Pincoya, un quartier à 1h30 de transport de ma maison pour participer à un projet de rétention scolaire pour les jeunes à risque. Les deux semaines suivantes, je serai encore dans la rue sur d’autres projets avec d’autres intervenants. Je suis privilégiée parce que d’autres filles vont pas mal moins souvent dans la rue pour le moment. Elles iront plus tard et je serai dans des projets plus tranquille après, à leur place. Mais bon, cette semaine était tellement intense que si je partais  demain, je serais contente de mon expérience!!!
Avec Camille dans l'un des projets, à la Pincoya.
Avec Camille dans l’un des projets, à la Pincoya.
Animation d'un atelier avec des enfants de la Pincoya.
Animation d’un atelier avec des enfants de la Pincoya.

Arrivée à la Pintana

Un texte écrit après avoir passé deux semaines au Chili mais qui est publié un peu plus tard faute d’avoir accès à un ordinateur digne de ce nom.
Samedi dernier, nous sommes parties dans nos familles respectives dans notre communauté d’accueil, le Barrio de La Pintana qui est un peu plus loin du centre-ville et de ses riches. Ici, c’était un campemento dans les années 70. C’est-à-dire que c’était un bidonville qui s’est peu à peu transformé en quartier avec des habitations de fortunes. Ici, on se sent loin du Québec. Juste avant de rentrer dans notre secteur, il y a un immense dépotoir dans lequel vivent encore les plus pauvres et beaucoup de chiens errants. Le clash était pas mal impressionnant le premier jour. Il y a plein de cochonneries dans la rue et c’est très sale!
Il y a beaucoup de poussière parce que les rues ne sont pas finies et il y a plein de smog en plus. D’ailleurs ça nous a pris des jours avant de pouvoir ENFIN apercevoir la majestueuse Cordillière tant la pollution est dense.
J’avoue que ma première impression était de capoter un peu. Nos premiers jours au centre-ville ressemblaient à une visite en ville, à Montréal. Par contre, ici, ça n’a rien à voir. J’ai eu un choc.
Les maisons sont raboutées pas mal. Il y a des portails qui se barrent partout pour la sécurité, les rues sont pleines de cochonneries et de chiens mal en point et on les entend japper jour et nuit. Il y a peu de voitures et ceux qui en ont les lavent tout le temps. Au départ, je ne comprenais pas cette obsession pour la propereté alors que tout est sale PARTOUT. Après j’ai compris qu’avec toute la poussière et la pollution, il est important de bien voir à travers les fenêtres de la voiture, surtout quand il fait noir dès 18h30 le soir…
Le premier jour que je suis arrivée, j’avais pas mal de peine de quitter les autres filles après 10 jours ensemble super intenses 24h sur 24. J’avais peur aussi que mon adaptation soit difficile, moi la petite nord américaine remplie de préjugés. Pourtant, j’ai eu la meilleure famille que j’aurais pu avoir…
Ma maman s’appelle Susana et mon papa Juan. Ils ont deux fils qui ont 25 et 28 ans. Ils ont respectivement 2 et 3 enfants. Même si j’habite théoriquement seule avec mes parents, la maison est toujours remplie. Les soeurs et la mère de ma maman vivent toutes à côté d’ici. Les cousins et les cousines sont toujours ici, ça rentre et sort à tout moment. C’est un milieu de vie assez vivant. Ma maman tient un petit salon de coiffure chez elle et mon papa est charpentier. Il travaille sur la construction. Il travaille de 6h am à 19h chaque jour en plus du transport en micro (bus) et métro qui lui prend 1h30 le matin et 1h30 le soir.
Ma maman s’occupe beaucoup de sa mère qui vit chez sa soeur à quelques maisons. Une autre fille vit chez sa soeur à côté d’ici. Nous sommes donc cousines et on se voit 2-3 fois par jour! Elles se voient tout le temps *nos mamans* alors on se voit toujours. C’est drôle cette proximité familiale qui me donne l’impression de vivre dans ma propre famille à Mont-Joli, mais avec pas mal plus d’intensité.
Mes parents d’ici sont super gentils et attentionnés avec moi. J’ai une belle petite chambre. Je m’y sens bien. Mais il fait froid! Il y a des trous dans les murs, autour de la fenêtre et il y a seulement une feuille de gyproc. *pas de matériel extérieur ni d’isolation. Les murs sont sales, ma vraie mère super propre ne tiendrait pas 5 minutes… Ici, le ménage est une chose plus secondaire que chez nous, au Canada. Ici, on vit, on se nourrit des liens humains et affectifs. Le reste est secondaire. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai de l’eau chaude, du courant, je me lave chaque jour et même s’il fait froid, ils ont installé une immense chauffrette au propane dans ma chambre avec une dizaine de couvertures dans mon lit. Le premier soir j’ai tellement gelé! Il faut dire que nous sommes allés à une fête, que nous sommes rentrés à 4h am et qu’il n’y avait pas eu de chaufferette allumée depuis des heures chez moi. J’ai dormi ce soir-là avec 5 chandails, 3 paires de bas, 2 pantalons, dans mon sleeping, avec ma tuque, mes mitaines et un gros foulard. Il faisait 4 degrés dans la maison mais avec l’humidité, c’était l’ENFER! Le lendemain, malgré mes protestations, ils ont installé la chaufferette et maintenant je suis bien.
Parlant de ça, j’ai rapidement été initée à la famille. Tout le monde est venu me voir la première journée et tout le monde a été super gentil. Je me sens comme une attraction. Il y a 15 minutes, ils étaient 3 neveux et un petit-fils à regarder ce que j’écris et me poser des questions! Ils sont super cutes.
Aussi, le premier soir j’ai eu droit à une Hasado, un espèce de BBQ familial pour fêter l’anniversaire de mariage de la soeur de ma maman. Nous étions 30-40. Il y avait plein de jeunes de mon âge et j’étais avec ma *cousine*, l’autre fille de la gang. On a vraiment échangé sur nos cultures et mon niveau d’espagnol a dû quadrupler durant la fête. Je me sentais comme dans une épluchette de blé d’inde dans ma famille. Il y avait les gars d’un bord autour de toute la viande qui cuisait doucement sur le feu de charbon pendant que les jeunes buvaient en jasant et que les femmes s’affairaient en cuisine en riant super fort en se rappellant des souvenirs du mariage. La bouffe était HALLUCINANTE! En fait, je pense que je vais revenir obèse d’ici. On mange 4 fois par jour! Un déjeuner avec des fruits et du pain le matin, un dîner vers 14h, on mange un repas super consistant pour la once vers 16h et on remange encore du pain avec du beurre en soirée vers 22h. JE CAPOTE!
Ma maman cuisine super bien, tout est vraiment super bon. Ils me demandent beaucoup ce que je veux dans l’épicerie. Mais aussi, je fais ma part en aidant ma maman à cuisiner et à faire la vaisselle. On sent la culture machiste pas mal. La femme s’occupe de la maison et la bouffe et le gars travaille. Mais Juan aide aussi Susana. Il est super fin!
Ici, les fêtes de famille s’étirent sans fin jusqu’aux petites heures du matin *4-5h et ça arrive TOUT le temps!
C’est difficile de comprendre comment ils font pour vivre ainsi, se lever vers 9h am et se coucher aux petites heures CHAQUE JOUR. Le mode de vie est axé sur le soir et ça se ressent. Par exemple, les téléromans et série de la télé sont toujours vers 23h!
Aussi, la télé giga immense trône au centre du mini salon et elle joue toute la journée. La technologie est omniprésente, tout le monde a son cellulaire… même le petit Cristobal de 6 ans!!!
C’est assez fou!
Ici, il existe un concept de petits marchés publics qui existent tout au long de l’année, mais ils sont énormes même dans les petits quartiers comme le mien. Ils font des rues entières qui sont fermées pendant les jours de Féria *comme on les appelle. Il y en a les samedi, dimanche et mercredi. Là-bas, on trouve de tout, mais quand je dis de tout c’est vraiment tout! Des bobettes, aux laitues, en passant par les poissons, la viande et les produits électroniques. Tout est à petit prix. On fait pas mal l’épicerie là. Il y a plein de petits marchands et c’est le fun de jaser avec eux. Les produits sont bons et frais. Je suis vraiment chanceuse de manger aussi bien, certaines filles sont condamnées à des trucs frits, des patates et peu de légumes.
Je suis en cure de café depuis mon arrivée ici. Le café est DÉGEULASSE. C’est de l’instant et il goûte vraiment mauvais, en plus ils le noient dans une tonne de sucre et sans lait. BEURK. Le thé est pas mal, sinon je suis devenue accroc au Yerba Maté! C’est une sorte d’herbe séchée qui se boit avec un peu d’eau chaude dans un pot en bois avec une paille en métal qui sert de filtre. C’est super bon et j’en bois beaucoup pour me réchauffer.
La semaine ma famille est plus tranquille, mais le weekend le party pogne assez vite. Par exemple, ce soir, samedi, nous avons une fête de bienvenue chez ma « cousine » pour fêter notre arrivée. Il y a plein de monde qui va venir et les soeurs de ma maman se sont préparées toute la journée pour ça! Elles ont toutes refait faire leur teinture par ma maman et ils ont repeinturé l’entrée à la maison de ma « cousine ». Ils sont VRAIMENT intenses! Quand je vous dis qu’ils sont acceuillants.
Ma famille et celle de Christine dans l'une de nos nombreuses caretes familiales.
Ma famille et celle de Christine dans l’une de nos nombreuses caretes familiales.

Le dernier droit

Il ne reste plus que deux semaines avant mon départ pour un voyage de trois mois au Chili. Deux semaines avant de vivre possiblement la plus grande aventure de ma vie d’humaine sur cette Terre. Bien entendu, il risque d’y avoir d’autres aventures, mais je pense que cette première expérience  de coopération internationale aura quelque chose d’unique, qui sera difficilement comparable avec quoi que ce soit d’autre.

Suis-je nerveuse? Ai-je peur de m’ennuyer? De manquer de mon gros confort douillet?

Est-ce que ça vous offusque si je répond «Non.» ?

À vrai dire, comme tout départ ou voyage, il y a de nombreux préparatifs qui m’occupent beaucoup ces temps-ci. Je repense sans cesse à mon sac, à ce que je dois y ajouter, ou retirer… Je visite des dizaines de sites Internet sur des trucs de voyageurs. Je regarde les site de vente en ligne, j’évalue si j’ai vraiment besoin de ceci ou de cela, si ce que je possède déjà a les bonnes caractéristiques pour ce type de voyage… En petite Nord-Américaine qui a peu voyagé, je veux m’assurer d’être équipée adéquatement pour passer trois mois en mode dépaysement total; en éternelle planificatrice et organisatrice, je veux m’assurer de ne rien oublier puisque contrairement à mon habitude de procrastinatrice hors pair, j’ai du temps pour me préparer; en tant qu’amie de grands voyageurs minimalistes, je me fais un devoir de leur montrer que je suis capable, moi-aussi, de voyager léger… Mes inquiétudes, si elles en sont, représentent plutôt des questionnements matériels à ce moment-ci de ma préparation.

C’est absurde non?

De penser que l’on souhaite vivre un déracinement pour évoluer sur le plan humain et finalement se questionner sans cesse sur le côté matériel de la chose ?

J’étais dans mon bain hier et je réfléchissais à tout cela. En fait, je focus sur cet aspect je crois, parce que le reste ne me fait pas peur. Je n’ai absolument pas peur de m’ennuyer! Je suis convaincue qu’en petit caméléon que je suis, j’arriverai facilement à m’adapter à un mode de vie différent, dans une vie différente de mon quotidien. En vérité, j’ai si hâte de vivre ce dépaysement qui je crois, va opérer une profonde transformation en moi. Honnêtement, ce dépaysement s’est amorcé au moment même où j’étais en quête d’un stage de coopération internationale, à pareille date l’an dernier. Plusieurs dans mon entourage ne croyaient pas que j’étais sérieuse. Pourtant, j’étais vraiment décidée à vivre un tel voyage bien que je ne savais pas exactement tout ce que cela impliquait. Au fur et à mesure que les étapes se sont enclenchées par la suite (choix de stage, processus de sélection, entrevues, acceptation de ma candidature, rencontre avec mon groupe, formations de pré-départ, etc) je n’ai cessé de me réjouir et de me féliciter d’avoir pris cette décision.

Je me sens actuellement sur un petit nuage. Ma soif de vivre est à son comble et je crois que ce voyage tombe pile au bon moment.

Bien entendu, j’ai parfois des petits cafards depuis que la ronde des «derniers ceci et cela» a été entamée…

Le dernier mois à la maison, le dernier souper avec mes amis, le dernier voyage dans ma petite ville natale pour saluer mes proches, les derniers jours à partager ma vie quotidienne avec mon amoureux et ma petite brunette quadrupède, les dernières nuits à dormir dans mon lit, dans ma chambre, les derniers repas chez moi, dans ma maison, les derniers chauds rayons du soleil du printemps, les seules occasions de porter mes vêtements d’été cette année, les dernières journées longues de mon année qui aura deux hivers, les derniers moments avec mon amie Réjeanne… Mais ce ne sont que des choses temporaires. Voilà pourquoi je ne me sens pas triste. Bien au contraire.

C’est certain que le monde ici va tourner plus lentement pendant que moi, là-bas, je vais spinner à 200 km/h. Mais le monde va continuer de tourner, ici aussi. On ne peut pas mettre la vie de tout son Monde sur pause pendant qu’on veut aller à la rencontre de l’autre Monde. Bien entendu, dans une fantaisie irréaliste, j’aimerais que tout le monde m’attende et que rien de trop gros (positif ou négatif) ne se passe pendant mon absence. Mais faire le choix de partir, c’est aussi d’accepter que les autres continuerons d’évoluer à leur propre rythme pendant notre absence. Impossible de prévoir le retour et le décalage qui existera alors entre soi et ceux qui seront restés ici. Cet aspect ne m’inquiète pas, parce que dans la dernière année, j’ai beaucoup travaillé le lâcher prise au quotidien. Je pense que ce sera encore un bon exercice à mettre en pratique si je constate au retour que mon Monde a trop tourné et que je ne me sens plus à la même place que les Autres…

Le décollage me fait-il peur? Aucunement et savez-vous quoi? Je ne me sens pas coupable du tout ! Je pense que les gens qui m’entourent actuellement ont compris ma motivation à partir et qu’ils me respectent dans ce choix. Sinon… tant pis!

Sur le plan humain, là-bas, je me sens totalement ouverte à tous les types de rencontres et d’expériences. C’est un peu (lire beaucoup) pour ça que je me suis embarquée dans un tel projet non ? Je suis impatiente de rencontrer la famille chez qui je vais vivre pendant deux mois. Je suis avide de découvrir le milieu où je vais travailler, de rencontrer les personnes qui y travaillent, d’en apprendre sur ce qu’il font et comment, avec les ressources qu’ils ont… Je suis tellement empressée de rencontrer les gens qui fréquentent le milieu, la ressource d’hébergement pour itinérants où je me rendrai! Je me sens le coeur plus ouvert que jamais et ça fait du bien! J’avoue qu’ici, je trouve ça lourd de devoir le fermer, parfois, pour ne pas effrayer la société québécoise qui est bien frileuse….

En fait, je crois que ce qui fait que je me sens aussi prête à partir, c’est le fait de pouvoir compter sur neuf autres femmes extraordinaires qui vivront cette aventure avec moi. Jamais je ne me suis sentie aussi proche d’autant de personnes à la fois, de façon tout à fait égale et équivalente. Je pense que la sélection pour le stage démontre bien que le secret d’une bonne chimie est une question d’équilibre. Je me sens en symbiose totale avec les neuf filles et qui plus est, ce sont des filles! Je suis convaincue que c’est la force des liens qui nous unissent en tant que groupe qui me rendent si forte au plan personnel, à l’approche d’un si grand évènement de vie. Rien ne me fait peur, parce que je sais qu’à l’autre bout du monde, je ne serai pas seule. C’est la toute première fois que prend conscience à ce point de la force du groupe et ça explique aussi pourquoi le périple a déjà commencé depuis très longtemps, au moment même où nous sommes rencontrées, en octobre dernier.

En fait, c’est pour voyager au fond de soi et se trouver que l’on souhaite partir si loin… C’est paradoxal…

Sur ces mots, je vais retrouver mon amie Réjeanne qui risque de s’ennuyer et peut-être de m’oublier pendant tout ce temps. J’ai toutefois confiance que nos Mondes aussi improbables qu’ils le sont déjà, arriveront encore à se croiser et poursuivre leur route ensemble.

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En rafale

J’ai écrit et lancé un livre. Ce fut un succès sur toute la ligne. Je peine encore à y croire.

J’ai fini mon contrat de travail avec des personnes extraordinaires. Ce fut l’emploi le plus gratifiant et génial de toute ma vie. Mais je ne suis pas triste. Je garde de bons liens avec eux, j’ai toujours l’impression d’être parmi eux.

Je me suis envolée vers Hawaii pour 18 jours au chaud soleil au milieu des choses toutes plus extraordinaires les unes que les autres…et l’argent, l’indécence. Ça m’a fait mal. Ça m’a indignée.

J’ai vécu mon dernier weekend de formation avec les neuf filles extraordinaires avec qui je partirai au Chili pour notre projet de coopération dans seulement un petit mois. Ça m’a revigoré de façon exponentielle. Ça m’a réconcilié avec le «monde», après un voyage fade humainement malgré les paysages colorés. Je me sens prête et excitée à l’idée de partir pour le Chili.

Je suis en train de terminer ma session après trois semaines de grèves qui ont gravement amputé la matière à voir en classe et chambardé mes plans de cours. Mais je garde le cap. J’ai aussi choisi mes cours pour la prochaine session. Malgré ma déception de ne pas être acceptée encore au Bacc en T.S. je suis tout de même de bonne humeur. J’ai pris des cours en intervention ET en relations internationales. Je ne sais pas encore où ça me mènera, mais je sais que je n’ai rien fait en vain.

La politique québécoise et canadienne m’exaspère au plus haut point. Je rêve de changer d’ère (ceci n’est pas une faute d’orthographe). Je n’en peux plus.

Ça résume mes états d’âmes des dernières semaines. Je reviendrai avec plus de jus prochainement, après la remise de mes derniers travaux…si je trouve le coeur de ne pas procrastiner et entretenir ce blogue à la place d’achever mes travaux… Têtue que je suis.

L’heure de réfléchir

Je suppose que ceux qui me connaissent bien le savent déjà et que les autres s’en doutent, mais je l’affirme officiellement tout de même ici : 2014 aura été une bien meilleure année que 2013. Pour moi, en tout cas.

L’an dernier, je suis passée d’une année à l’autre en étant angoissée et tourmentée, ne voyant que le néant devant moi. Je ne savais absolument pas ce qu’allait me réserver la nouvelle année. J’étais devant rien. Je n’étais pas encore passée à autre chose comme c’est souvent le cas lorsqu’on vit une dépression ou tout autres moments plus difficiles dans nos vies, on ne suit pas vraiment un calendrier précis. Ce n’est pas parce que l’année se termine qu’on peut tout effacer et recommencer au premier janvier. Je trouve donc, en ce sens, que les souhaits et résolutions du Nouvel An sont plutôt dépassés…

Pourtant, j’aime bien profiter de cette période pour faire un rapport d’étape sur ma vie, les derniers mois et les prochains. Quand je regarde les 12 derniers mois, je vois clairement que j’ai progressé à pas de géant, bien plus que dans toute ma vie, auparavant. Je n’ai pas nécessairement accompli de grandes choses qui passeront à l’histoire, mais au moins, j’ai réussi personnellement à avancer considérablement sur plusieurs plans, bien au-delà de ce que je me croyais capable. Justement, j’ai appris à mieux me connaître et cela est, me semble-t-il, une chose très importante pour arriver à se fixer des limites et des objectifs.

J’ai franchi un premier pas important en démissionnant officiellement de mon job de journaliste. Y repenser en l’écrivant me fait sourire tant ce moment a été heureux pour moi, bien que je l’anticipais d’abord comme le pire échec de ma vie. Retirer cette énorme pression de mes épaules m’a tellement apporté de bonheur et je peux affirmer 11 mois plus tard que je ne regrette absolument pas de l’avoir fait. Annoncer ma démission à mon grand patron aura été la plus belle libération. Malgré cela, je me rends bien compte que même si cet évènement marquant date déjà de plusieurs mois, je suis encore tourmentée par ce qui l’a précédé. Tout récemment, il y a deux nuits, j’ai fait des cauchemars dans lesquels je revivais ma vie d’avant, avec un patron bourreau qui s’acharnait sur moi en me menaçant, alors que j’étais terrorisée à l’idée de ne pas bien faire mon travail. Ces souvenirs qui me hantent toujours me prouvent une fois de plus que cet épisode de ma vie n’est pas sur le point de s’effacer de ma mémoire. En fait, je doute même y parvenir un jour. J’y pense moins plus le temps passe, mais tout de même, j’ai quelques flashbacks qui me remontent de temps à autres, peut-être pour me forcer à garder en tête qu’il ne faut plus jamais que je me rende là.

En osant appliquer sur un emploi dans un domaine qui m’étais inconnu, j’ai franchi un autre pas. Arriver à me démarquer suffisamment pour être choisie parmi d’autres candidats m’a démontré que j’avais la capacité de réussir. Ça m’a fait tellement de bien! Ça été un vrai baume sur mes blessures professionnelles d’avant. Je me sens appréciée pour mon travail, je sens que je suis capable de réussir ce que je fais présentement et j’ai de la reconnaissance de la part de mes pairs. Cela est extrêmement rare sur le marché du travail dans notre contexte actuel et je le sais fort bien. Toutefois, j’estime que j’ai assez payé dans ma vie professionnelle d’avant et que c’est le retour du balancier. J’en profite donc chaque jour puisque ce contrat s’achèvera immanquablement à la fin de mars, faute de moyens financiers. Au terme de celui-ci, j’aurai accompli quelque chose que je rêvais de faire bien plus tard dans ma vie : Écrire un livre ! Je n’en reviens pas encore!

J’ai également fait un pas vers un rêve que je remettais à plus tard depuis trop longtemps lorsque j’ai appliqué pour faire du bénévolat auprès d’une personne âgée. La rencontre avec mon amie Réjeanne aura été un moment très fort dans mon année. Alors que je n’avais aucune expérience de cette maladie et en ne sachant pas quelle personne on allait me référer, j’ai décidé de foncer, la tête baissée. Et heureusement, puisque les liens tissés avec cette dame sont d’une grande richesse pour moi. Je sais que tant que je le pourrai, je veux continuer de voir une personne âgée chaque semaine, même lorsque Réjeanne ne sera plus là. Aider une autre personne m’aide tellement moi-même!

Après des années d’écriture à la troisième personne du singulier ou du pluriel, j’ai décidé de donner la plume à ma première personne via ce blogue qui était mort depuis longtemps. Au départ, j’avais beaucoup d’émotions à verbaliser et je préférais garder mes écrits dans un carnet loin des yeux d’autrui. Puis, de façon anonyme, j’ai commencé à pianoter sur les touches de mon clavier. Peu à peu, j’ai pris de l’assurance et fait quelques partages ici et là, mais sans plus. J’ai plus d’aisance à parler de moi mais je préfère toujours, et de loin, raconter la vie des autres. Pour le moment, cela me satisfait. Peut-être qu’en 2015 j’oserai encore plus… Qui sait?

J’ai remonté les marches menant à l’université cet automne, pour la première fois en cinq ans. J’avais peur au départ de me sentir vieille et pas adaptée dans un programme totalement inconnu pour moi. Au contraire, les deux cours suivis m’ont permis de constater finalement que mon nouvel emploi et mon expérience personnelle me servent grandement!

J’ai fait un grand saut quand j’ai décidé d’appliquer pour stage de coopération au Chili. Il y avait un bon moment que j’y réfléchissais en me disant qu’il était trop tard pour moi, que j’avais manqué ma chance de voyager dans ma jeunesse. Après coup, je pense que je n’étais probablement pas aussi prête que je le suis maintenant. C’est sans doute ce qui m’a permis d’avoir ma place au sein d’un groupe de dix filles qui vivront cette aventure. L’obtention de ce stage était inespérée. Je ne réalise pas encore complètement que je partirais, moi, cet été, pendant trois mois, au Chili! C’est la chose dont je suis le plus fière jusqu’à présent, bien plus que d’avoir un emploi de journaliste ou une feuille de papier qui atteste que j’ai suivi des cours.

Ces pas que j’ai fait concrètement à l’extérieur, m’ont permis de cheminer aussi à l’intérieur. Je pense que j’ai grandi dans les 12 derniers mois. J’ai évolué. J’ai changé ma façon de percevoir certaines choses. Je suis plus à l’écoute de mes envies et mes besoins au lieu de toujours me fier sur les autres. J’ai décidé de miser sur des liens affectifs qui ne se comptent plus en quantité mais bien en qualité. J’estime que dans la dernière année j’ai vu moins d’amis à la fois, mais que le temps passé avec chacun en était de qualité. Pour la première fois de ma vie, j’ai fait du ménage autour de moi et ça m’a fait le plus grand bien! Certaines personnes nous polluent réellement sans que l’on ne s’en aperçoive et je le constate aujourd’hui mieux que jamais.

Ce qui extraordinaire avec tous ces pas faits dans la dernière année, c’est que je les ai tous faits moi-même, un à un, pour moi. J’ai appris à avancer un pas à la fois vers ce que je voulais vraiment. J’ai cessé de m’immobiliser ou d’avancer pour faire plaisir aux autres. Quelle liberté! J’ai fait chaque choix dans les diverses sphères de ma vie pour les bonnes raisons, sans me fier au jugement des autres, mais plutôt au mien. J’ai longtemps mis mes intuitions de côté par manque de confiance. Cette année, j’ai écouté cette petite voix et je n’en reviens pas de tout ce que j’ai réussi à accomplir.

Je ne veux pas prendre de résolution pour 2015. Tout ce que je veux, c’est la poursuite d’une vie équilibrée comme celle que j’ai en ce moment. J’ai des rêves et des objectifs qui me poussent à faire d’autres pas, bien entendu, mais ce n’est pas le fait de changer le calendrier qui me motive à les faire.

À ceux qui suivent ce blogue, de près ou de loin, merci et Bonne Année !

XX

Changer le monde

Les temps sont difficiles. Pour certaines personnes de mon entourage qui vivent beaucoup d’incertitude,

Pour les électeurs de ma ville dirigée par un bouffon qui détourne notre argent,

Pour les Québecois qui vivent une période d’austérité gouvernementale qui fait et fera très mal,

Pour les Canadiens après l’attentat d’Ottawa,

Pour le monde qui semble sur le point de péter.

Les temps sont durs. Oui.

Est-ce que nous avons le pouvoir de faire changer tout cela? Je ne pense pas, malheureusement. C’est peut-être l’ex-journaliste désabusée qui écrit. C’est peut-être aussi la Mère Thérèsa qui veut sauver tout le monde mais qui s’est un peu trop fait mal à travers ça qui appuie sur les touches du clavier.

Je pense que chacun, à sa façon, peut être un acteur de changement à plus petite échelle. Ce sont ces échelles toutes mises ensembles qui arrivent ensuite à franchir les cloisons de nos problèmes de société. Mais de là à percevoir des changements tangibles du jour au lendemain, je suis trop terre à terre pour y croire.

***

J’ai voulu être journaliste pour changer le monde. Je pensais qu’avec mes reportages j’arriverais à ouvrir les yeux fermés des gens, que j’arriverais à libérer les prisonniers de guerre en faisant tomber les murs qui les gardaient en otage, que j’arriverais à faire comprendre aux gens que l’environnement est un enjeux important, que je dénoncerais les méchants et arriverait à les faire emprisonner, que je donnerais la voix à la veuve et l’orphelin. Oui. J’étais très naïve!

Je me suis rapidement aperçue que le journalisme était plutôt une grosse machine publicitaire de brainwashing collectif. Ça fait peur de voir comment nos médias de masse sont utilisés aujourd’hui, pour non plus dénoncer et faire bouger les choses, mais plutôt terroriser et paralyser les gens.

Alors que je pensais avoir entre mes mains le pouvoir de faire changer les choses, j’étais plutôt la marionnette des annonceurs pour qui dénoncer un sujet social ne valait pas l’annonce de leur nouveau produit. J’ai été profondément déçue quand je l’ai réalisé. Je me suis mise à me dégoûter de faire cela, même si je défendais mon média de masse qui m’obligeait à me «prostituer» auprès des annonceurs. C’est décourageant de parler de son job en termes de dégoût.

Je jouais donc l’autruche et je mettais plutôt l’emphase sur les quelques rares bon coup que j’arrivais subtilement à faire, grâce au fait que mon supérieur tortionnaire ne connaissait pas tellement certaines choses précises dans sa nouvelle région adoptive… J’ai reçu beaucoup de tapes sur les doigts. J’ai déçu beaucoup de gens qui auraient aimés faire entendre leur voix et dont les raisons de vouloir le faire étaient tout à fait louables. Je me suis déçue de ne pas leur donner le pouvoir de mes mots pour transmettre leur voix, parce que je n’avais justement pas ce pouvoir qu’on imagine entre les mains des journalistes.

J’ai finalement quitté ce métier et avec le recul, je crois que je n’ai jamais vraiment aimé ce métier pour vrai, au fond. Je continuais parce que je pensais que c’était la seule chose que j’arrivais à faire correctement pour gagner modestement ma vie, même si je me sentais souvent coupable de ne pas faire ce que rêvais de faire pour vrai.

Que j’étais naïve…

***

Plusieurs choses ont changé dans ma vie depuis que je ne suis plus journaliste. Je n’ai plus le pouvoir médiatique qui donne l’impression de porter la voix de la veuve et l’orphelin pour dénoncer les injustices et faire éclater la vérité avec fracas. Pourtant, je crois que j’ai beaucoup plus de pouvoir entre les mains, à travers ce que je fais dans plusieurs aspects de ma vie.

Je travaille dans un local où des personnes sans emploi viennent demander conseil sur leurs droits. J’écoute ce qu’ils ont a dire sans les juger et je vois que je fais une différence dans leur vie. J’ai donné un lift à un membre la semaine dernière, alors qu’il voulait se rendre à Québec pour magasiner dans les marchés aux puces en prévision de son propre anniversaire. Pendant la route du Parc des Laurentides, je l’ai écouté. J’ai été surprise d’entendre son opinion et ses idées sur des tas de sujets que des personnes plus instruites et surtout mieux nanties ne connaissent surement pas autant. J’ai discuté avec lui d’égal à égal et je sais que ça lui a fait du bien. Il m’en a reparlé cette semaine.

Je travaille avec un ancien collègue plus âgé qui a accepté de faire son métier dans des conditions inacceptables tout simplement parce que sa passion et son grand coeur l’empêchaient de dire non. Je lui ai offert de participer à un projet unique qui mettra un baume sur sa fin de carrière qui s’est terminée en queue de poisson. On parle du projet, mais on développe aussi une belle amitié à travers celui-ci. C’est une personne que j’estime beaucoup et je sais que de partager ces moments ensemble est une chose précieuse et unique. Au départ, je ne pensais pas que cette aventure nous tisserait aussi serrés et je m’étonne chaque fois de son talent qui a trop souvent été banalisé dans sa carrière.

Je vois une personne atteinte d’Alzheimer chaque semaine depuis six mois, dans le cadre d’un projet de répit proche-aidant bénévole. Je n’ai jamais fait ça avant. Je n’ai pas de notion dans ce domaine, mais j’avais le goût de le faire, tout simplement. Je n’ai pas de mode d’emploi. Pourtant, je suis tombée par hasard sur une personne extraordinaire avec qui je développe une amitié unique. Je sais qu’immanquablement, elle m’oubliera. En attendant, elle pense chaque jour à moi parce que les trois heures par semaines que nous passons ensemble sont magiques pour elle… et moi aussi. Ce n’est jamais compliqué, triste ou difficile. Ça se fait simplement. De l’autre côté, les personnes à qui cela permet un petit répit sont très reconnaissantes bien que pour moi, passer un moment avec cette dame est un cadeau et non pas une corvée.

Ce sont là trois exemples de choses que je fais, sans trop m’en rendre compte et qui, je pense, changement plus le monde que tous les mots écrits en quatre ans dans un journal. Je pense que le pouvoir de changer les choses est entre mes mains plus qu’il ne l’a jamais été. Je ne sauverai pas la planète, mais à mon échelle, je contribue à rendre le monde plus humain. Ça ne fait pas mal, c’est simple, ça se fait tout seul.

Je crois que ce pouvoir est souvent sous-estimé. On donne du pouvoir à des entités et choses qui ne devraient pas en avoir… Comme les médias de masse qui paralysent le monde…

Je termine sur cette réflexion:

La semaine dernière, j’étais dans une formation prédépart en vue d’un voyage de coopération internationale. Nous avions la chance d’écouter le fondateur d’un organisme qui aide les enfants dans les pays en développement, mais aussi ceux du Québec qui vivent dans des conditions difficiles. Cet homme a vu des enfants dans la rue en temps de guerre ou d’épidémies meurtrières. Il a connu la Détresse et avec un «D» majuscule. Pourtant, même s’il avait le pouvoir de les aider avec son bagage de travailleur social québécois, ce n’est pas ce qui a fait la plus grande différence dans la vie de ces enfants. Il en a revu plusieurs, des années après, et souvent, ce qui les avait aidé était une chose futile, comme un moment d’écoute alors que ça n’allait pas.

«Souvent, on pense qu’il faut beaucoup de moyens pour arriver à changer le monde. Pourtant, il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir d’un sourire».

Pour moi, changer le monde, c’est devenu ça.

J’ai choisi d’arrêter de m’offusquer de toutes les inégalités et de rager profondément en pensant au fait que je n’ai pas le pouvoir de vraiment changer le monde.

J’ai plutôt choisi d’accepter qu’à mon échelle, j’ai plus de pouvoir à travers qui je suis et ce que je fais, en étant juste moi-même.

En toute sororité

J’ai peur du regard des autres. Très souvent. Ça provient du manque d’estime de soi qui me suit constamment depuis longtemps. Je travaille là-dessus, mais ce n’est pas quelque chose qui s’efface facilement.

Cette peur explique pourquoi je ne suis pas naturellement une adepte des grandes gang «d’amis». C’est beaucoup de travail que de s’adapter et de s’auto-analyser constamment en groupe, de peur d’être mal vue et/ou perçue. Souvent, cela fait justement en sorte que c’est encore pire, parce que j’en fais trop ou pas assez, en n’étant pas moi-même. C’est un réflexe d’auto-défense dont je tente de me débarrasser, puisqu’il est lourd à porter.

Je préfère de loin pouvoir rencontrer mes amis un à la fois et donc passer du temps de meilleure qualité avec eux, en étant davantage «moi-même».

Pourtant, j’ai eu des expériences de groupe dans mon enfance et ma jeunesse, dans des camps de jour, dans les colonies de vacances, à l’école, etc… Mais j’ai toujours senti après quelques heures ou jours, selon le cas, qu’au fond, je n’avais pas ma place. Je me suis toujours sentie différente, moche et pas normale, par rapport aux autres. Ce sentiment s’est toujours accru en présence de gang de filles. Je haïs profondément les gang de filles. Cela vient d’une vieille histoire de gang d’amies qui décident de se mettre toutes contre moi et de m’intimider, quand j’étais en sixième année. J’ai toujours bien vécu avec ça, mais je vois depuis peu que cela a laissé de profondes marques qui ont influencé mes choix et agissements par la suite, sans que je ne m’en rende compte.

***

Je lis ici de l’inquiétude dans les pensées de mes amies, qui liront ceci. Je tiens donc à préciser que j’ai des amies précieuses que j’adore, avec qui je m’entend très bien. Je n’ai juste pas vraiment de gang d’amies filles. Un point c’est tout. Aussi, je remarque que je me suis toujours mieux entendue avec les gars en général, parce qu’il y a souvent moins de malentendus et de «compétition». J’aime quand les choses sont claires, directes, droit au but, sans fla-fla.

***

Ce long préambule était une mise en contexte pour expliquer un peu l’état d’esprit dans lequel j’étais, à la veille de ma rencontre de groupe du weekend dernier. J’avais hâte, j’étais tout de même zen, mais un peu ambivalente à l’idée de rencontrer la gang de fille avec qui je vivrai l’expérience la plus intense de toute ma vie l’été prochain, lors d’un voyage de coopération internationale au Chili, pendant 70 jours. Comme je travaille actuellement à diminuer mes peurs et appréhensions par anticipation des scénarios les plus catastrophiques, je ne me suis pas trop fait d’idée, mais j’étais un peu stressée. En emballant mon sac, je me demandais si ces filles qui avaient toutes possiblement voyagé avec leur sac à dos me jugeraient en voyant mon gigantesque bagage de fille qui veut toujours rien oublier. Je regardais ma trousse de maquillage et mes bijoux en me demandant si l’on me jugerais de les apporter parce que non, je ne m’aime pas tant sans maquillage. Que penseraient-elles de moi, qui est la seule en provenance d’une région aussi éloignée. Ces filles de Montréal me mettraient-elles à part… Devrais-je leur dire que je suis passée par un bout plus rough l’an passé, ou j’aurais trop l’air de jouer la victime… Comment serait perçu le fait que je doive encore prendre ces foutues pilules antidépressives si elles venaient qu’à s’en rendre compte, moi qui avait sciemment menti en entrevue individuelle devant les membres de l’organisme, en affirmant d’un air faussement assuré que tout était correct si l’on me demandait un certificat attestant ma bonne santé physique et mentale…

Vous voyez, à ma façon, je les jugeais moi-même dans mes questionnements en plus de me faire des scénarios, malgré toutes mes bonnes résolutions. Voilà une preuve que changer ses mauvais réflexes n’est pas une chose simple.

Je suis donc partie pour le weekend avec un gros bagage de fille qui ne veut rien oublier et un lourd bagage d’appréhensions et de craintes non-fondées. C’était quand même assez lourd à porter, ces deux bagages, sur mon dos. Mais comme je suis faite tough en surface, je ne laissais rien voir…

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Je ne me permettrai pas de raconter tout ce qui s’est passé ou dit durant ce weekend, mais ce que je peux en dire, c’est que c’était tout à fait extraordinaire. J’ai rencontré neuf filles qui à travers leur personnalité sont en quelque sorte neuf miroirs de la mienne. Plus chacune s’ouvrait, plus je constatais que pour une fois, dans ma vie, j’avais l’impression d’être 100% à ma place et dans un groupe de filles, à part de ça.

J’ai fini par tout raconter de mon histoire, puisque chacune a fini par raconter sa propre histoire, ses peurs et ses blessures. Plusieurs avaient les mêmes craintes et appréhensions que moi. Je me suis sentie comprise et acceptée à 100%, ce qui ne m’arrive pas tellement souvent dans ma vie, habituellement.

J’ai découvert qu’au fond, il y a neuf autres personnes dans ce monde, qui me ressemblent un peu, parce qu’elles se sentent elles aussi différentes. Plus on se découvrait mutuellement, plus l’intensité de cette amitié qui est en train de naître nous frappait toutes, de plein fouet. Pendant 48 heures, nous avons tissé des liens qui nous uniront à jamais. On s’est partagé des choses qu’on a rarement dit à d’autres personnes. On a rit. On a pleuré. On s’est entraidés. On a été 100 % soi-même et c’était tellement simple et facile de se comprendre.

J’ai découvert la sororité pour la toute première fois de ma vie. Je me suis fait un cadeau extraordinaire, bien plus grand encore, que ce que je croyais. Ce voyage va changer ma vie, ça je le savais déjà, mais le fait de le vivre avec ces neuf filles-là et personne d’autre sera exceptionnel.

Je ne voudrais absolument pas partir sans l’une d’elles. Nous formons une synergie d’une rare intensité, à dix. Chacune fait la force de notre équipe avec sa propre personnalité. Chacune a sa propre place.

Décidément, 2014 a été l’année de la pente ascendante vers le bonheur, mais 2015 promet d’en être l’apogée.

Égoïsme bien senti

Il y a quelque chose d’égoïste à vouloir aider les autres.

Qui n’a jamais entendu ces phrases?

«Aider les autres m’apporte tellement».

«Je sens que je peux faire une différence»

«J’ai besoin d’aider les autres»

«J’ai besoin de sentir que je fais quelque chose d’utile»

etc…

J’ai été amenée à me questionner un peu plus sur mes réelles motivations de vouloir aider les autres, notamment en participant à des entrevues de groupe et individuelles pour un stage de coopération internationale. Pour quelle raison pensais-je que je pourrais être davantage utile dans ce projet X ou Y qu’un autre candidat? (Etc…)

Je pense que j’ai toujours eu cette envie (lire ce besoin) d’aider les autres. Est-ce que c’est inné? Est-ce que ça me vient de mon besoin de me sentir appréciée et utile en permanence dans ce monde pour ne pas avoir le goût de le quitter? Il y a un peu des deux, sans doute.

J’apprends de mieux en mieux à me connaître et à dessiner les traits qui caractérisent ma personnalité. Ça fait partie de mon cheminement post-déprime, pour m’assurer que je saurai quoi faire quand je me sentirai sur le point de retomber… Une chose que je me suis apprise en m’auto-examinant, c’est que je suis très portée sur les autres, leur perception de moi, surtout. J’aime prendre prendre soin des autres, être là pour les aider, les écouter, les conseiller, etc… Au-delà de l’idée d’aider les autres, ça m’aide, moi aussi, à me sentir mieux.

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Quand je me replonge dans les évènements de l’an dernier qui ont mené à ma déprime, une phrase qui m’était adressée me revient en tête très distinctement : «Tu es égoïste». C’est du moins ce que m’avais lâché mon supérieur après avoir pété un plomb injustifié. Bref, je ne ferai pas ici son long procès, ni une très longue histoire avec cela, mais tout ça est pour dire que je suis restée accrochée à ces mots.

À ce moment, il était dans le champ. J’étais bien loin d’être une personne égoïste, à mon avis, mais de recevoir ces mots en pleine gueule m’avait grandement troublé. J’en ai fait une obsession maladive. Je suis restée collée à cette phrase, parce que j’avais extrêmement peur d’être égoïste, ce genre de personne qui ne pense qu’à elle. Mais pourquoi? Pourquoi donc?

Je me suis souvent posée la question et j’ai fait un lien. Je pense que cette peur de l’égoïsme était en fait liée au fait que j’avais plutôt peur d’admettre que je ne l’étais pas assez. Et ça, ça me faisait encore plus mal.

Je me suis oubliée à travers les autres pendant un temps, en faisant tout pour me faire apprécier, en acceptant tout et en ne disant jamais «non«. J’ai été tout sauf égoïste pendant des années et ça m’a fait beaucoup de mal. Dire «non» est un exercice que j’apprends tranquillement à maîtriser. Assumer sans culpabiliser que je peux dire «non» est la prochaine étape de mon cheminement…

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J’ai fait peut-être un long détour qui vous a égaré, mais dans ma tête, une chose est claire, je me sens actuellement plus égoïste que je ne l’ai jamais été et ça me fait du bien!

Ça me fait un bien fou d’aider les autres.

Quand je pense à mon boulot, ma récolte de témoignage pour le livre contre les préjugés de la pauvreté, je revois ces personnes qui étaient terrifiées au départ, à l’idée de parler de ce qui leur fait le plus honte. Après coup, chacun était fier d’avoir parlé de son histoire, chacun m’a affirmé avoir été libéré à travers ce processus. Pourtant, c’est à moi que ça fait du bien, de les écouter et surtout d’avoir le privilège des confidences de ces gens inconnus. Ce projet est tellement enrichissant pour moi. Je suis égoïste, parce que je fais ça pour moi, à quelque part.

Quand je pense à mon bénévolat avec ma chère amie Réjeanne, j’entends les gens estomaqués d’apprendre que je fais ça moi: donner du temps gratuitement pour m’occuper d’une vieille dame Alzheimer. Pourtant, j’ai tellement l’impression de recevoir encore plus que de donner. Passer trois heures avec elle chaque semaine est chaque fois un cadeau inestimable. En fait, je reviens tellement heureuse et comblée de nos rencontres, que c’est devenu essentiel dans ma vie. Sentir que je lui apporte du bonheur et à sa famille aussi, qui peut prendre un temps d’arrêt pendant mes visites, m’apporte un immense bonheur. Sentir que cette dame développe des liens fort avec moi, malgré sa maladie de l’oubli me remplit le coeur d’amour. Je suis égoïste, parce que je fais ça pour moi, à quelque part.

Quand je pense à mon stage au Chili l’été prochain, avec des itinérants que je vais aider, moi, une petite Québécoise qui ne connaît pas grand chose à leur pays et leur réalité, je me réjouis. Je ne me réjouis évidemment pas de leur situation, mais plutôt à l’idée de pouvoir aller aider AILLEURS. Le projet que nous allons concrétiser sur place vise d’abord et avant tout à aider ces gens, là-bas et notre mandat est clair, nous allons en voyage de coopération et non pas de tourisme. En entrevue on m’a demandé de me démarquer en démontrant comment cette expérience allait me servir professionnellement et personnellement. C’est donc clair que je suis égoïste, je vais faire ce stage pour moi-même, d’abord et avant tout.

Quand je pense à ce blogue qui est un ramassis de plein de choses en même temps, je me rapporte à l’écriture journalistique dans laquelle je me suis conformée pendant près de quatre années. Avant j’écrivais pour que le journal soit une source d’information sur ce qui se passe dans la communauté. J’écrivais pour que les gens aient de la visibilité parfois et surtout, à la fin, pour que notre Journal fasse mal au compétiteur, tout en réjouissant nos annonceurs. Aujourd’hui, j’écris tout ce qui me vient en tête, j’aligne des mots pour le simple plaisir de le faire, comme je le veux, quand j’en ai envie. Je suis égoïste, parce que je n’écris pas pour les lecteurs, mais bien pour moi-même.

Je pense, après coup, que je suis devenue une personne égoïste.

Et c’est tant mieux.

J’ai bien envie de le rester. Ça me fait du bien!