Quand arrive le tsunami

J’ai déjà fait une analogie entre mon expérience au Chili et un tremblement de terre (d’humain) dans ma vie.

Extrait de mon carnet de voyage à Santiago au Chili, 15 juillet 2015

«Los terremotos son frecuentes en Chile.
Los temblores humanos ocurren en cualquier lugar.
No importa donde se encuentre, que ocurren sin que nosotros esperamos. Ocurren porque son parte del ciclo normal de las cosas, no se puede evitar. A pesar el choque y el miedo que generan en el lugar, podemos reconstruir y rehacer las cosas a partir de entonces. Esta es una oportunidad de ver las cosas de otra manera, cambiando su percepción y remodelar su vida de la que resulta de este terremoto.
Para mí, la experiencia de este viaje aquí en Chile ha sido el mayor temblor humano en mi vida.
Yo no sé qué esperar, pero sé que nada será como antes. Como una montaña que nace de los movimientos de tierra, Chile entró en mi vida y ahora tiene un lugar importante.
Ahora voy a dar forma a mi vida con esta nueva realidad y aprender a vivir con ello.

Les tremblements de terre sont plus fréquents au Chili.
Les tremblements d’humains surviennent n’importe où.
Peu importe l’endroit où l’on se trouve, ils se produisent sans qu’on ne s’y attende. Ils se passent parce qu’ils font partie du cycle normal des choses, on ne peut les éviter. Malgré les secousses et la peur qu’ils suscitent sur le coup, on peut reconstruire et refaire les choses par la suite. C’est une occasion de voir les choses d’une autre manière, de changer sa perception et de remodeler sa vie à partir de ce qui résulte de ce tremblement.
Pour moi, l’expérience de ce voyage ici au Chili aura été le plus grand tremblement humain de ma vie.
Je ne sais pas ce qui m’attends pour la suite, mais je sais que plus rien ne sera comme avant. Comme une montagne qui naît des mouvements terrestres, le Chili est entré dans ma vie et y prend désormais une place d’importance. Je devrai désormais modeler ma vie avec cette nouvelle réalité et apprendre à vivre avec elle.»

À ce moment, ma maman chilienne s’y connaissant particulièrement en matière de tremblement de terre de par son expérience sur le terrain, m’avait aussi fait remarquer qu’il ne faut pas oublier le tsunami qui peu survenir par la suite.

Elle n’aurait pas su mieux dire…

Revenir du Chili n’a pas été une chose simple. En fait, je crois que ce fut plutôt d’anticiper de le quitter avant mon départ de là-bas qui aura été le plus difficile. Rendue ici, j’étais prête à affronter le reste bien que je n’avais AUCUNEMENT l’envie de rentrer. Les dernières semaines là-bas étaient pour moi des cadeaux et des bonbons pour ma mémoire, pour mon coeur, du gros bonheur à l’état pur que j’accueillais à coeur et bras ouvert. Je suis fière de pouvoir dire que j’ai su savourer chaque petit instant qui s’est passé dans ma réalité sur place pendant mes trois mois là-bas.

J’ai pris le temps de réfléchir beaucoup dans les dernières semaines en ces terres chiliennes. J’ai réfléchi à ce que m’avait apporté mon voyage de coopération et la liste est tellement longue que jamais je ne pourrai la recopier. En fait les impacts de ce voyage ne se sont pas tous encore manifestés puisque je sais que toute ma vie cette expérience me servira et m’apportera beaucoup de choses. Les répliques de ce tremblement d’humain ne sont pas sur le point de s’arrêter. Il y en aura jusqu’à la fin de ma vie…

La plus grande onde de choc de ce tremblement humain aura été de réaliser que je pouvais me sentir chez moi ailleurs. C’est justement cet ailleurs qui me fait sentir plus chez moi que ma réalité d’avant, l’ici. Un peu plus d’un mois après mon retour, je peux dire que le retour aura été un véritable tsunami, cela est vrai. Mais j’étais préparée. Je savais qu’arriverait cette grosse vague qui donne le vertige et cette peur qui nous étouffe. Je savais que la vague arriverait et j’étais prête à l’affronter seule.

Ce qui est surprenant, c’est que j’ai su y faire face. Mon retour s’est somme toute assez bien passé. Bien que j’aie pleuré tout le long de mon vol de retour et que les sanglots m’aient assaillis lorsque s’est posé l’avion sur la piste de l’aéroport international de Montréal, je suis bel et bien revenue, tant mentalement que physiquement. Quitter ma nouvelle réalité chilienne, mes amis, ma famille, mon travail extraordinaire et davantage encore la personne qui occupe une grande place dans mon coeur ne s’est pas fait sans difficultés.

Mais ma façon de profiter du moment présent fait en sorte que j’arrive à apprécier tout de même ce qu’est ma réalité ici. J’arrive à demeurer dans le présent et ne pas regretter le passé ou trop anticiper l’avenir. Bien entendu j’ai des rêves, des objectifs et des projets mais je profite aussi de mon petit quotidien québécois. Je fais des liens entre mon expérience chilienne et mes racines québécoises. J’associe des choses, je me souviens à quel point je suis chanceuse d’avoir pu vivre tout cela et ça me rempli de bonheur. Il va de soi que le Chili me manque, mais contrairement à ce que je croyais, j’ai réussi assez bien à adapter la morphologie de ma vie à la suite de ce tremblement d’humain… J’ai réfléchi beaucoup au Chili et j’ai fait beaucoup de choix en fonction de ma nouvelle réalité morphologique. Dans mon petit livre à moi, c’est à cela que servent les voyages…. Et mon petit doigt me dit que je n’ai pas fini de voyager puisque je prépare un retour au Chili en mai prochain pour réaliser mon stage universitaire en coopération internationale.

C’est donc dire que les répliques de ce grand tremblement humain ne sont pas sur le point de s’arrêter…

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La peur d’émerger plutôt que de plonger

On pourrait croire que de prendre le large et de plonger dans des eaux inconnues est une chose difficile à faire.

En fait, j’avais cette impression avant de m’y plonger.

J’avais terrée en moi cette peur de l’eau froide et inconnue.

Celle qui glace le corps et donne l’impression de le transpercer à coup de poignards.

Cette eau agitée et épeurante qui donne le goût de mourrir parce qu’on ne peut s’imaginer revoir le large un jour et en ressortir vivant.

Celle qui donne envie de se laisser couler doucement au fond comme une pierre.

J’appréhendais tellement ce choc!

J’avais cette peur de plonger et de me noyer parce qu’en fait je ne sais pas trop comment nager. Je me débat habituellement dans les choses qui me sont inconnues, mais la plupart du temps j’arrive à garder la tête hors de l’eau, bien qu’en-dessous de la surface, je nage avec peine.

Je tangue facilement. Je manque d’assurance.

Je peine à garder le cap quand les eaux s’agitent autour de moi. Je perds mon sang-froid.

Je préfère me laisser couler que de persister perpétuellement quand je sais que c’est perdu d’avance. Du moins c’est ce que je crains la plupart du temps.

J’avais pourtant cette fois le goût de me jeter dans cette mer de choses inconnues.

J’avais cette soif de l’aventure bien que j’étais terrorisée au fond de moi. Bien que je ne voulais pas me l’affirmer.

***

Aujourd’hui, à la veille d’émerger, je comprends. On peut nager allègrement dans l’inconnu. On peut posséder cette capacité de s’adapter à de nouvelles sensations.

Cela fait plus d’un mois et demi que je nage dans cette eau qui ne me paraît pas si froide finalement.

Le choc que j’anticipais tant ne s’est jamais présenté.

Sans un regard en arrière, je me suis jetée à l’eau et depuis je vogue doucement. Je me laisse porter au gré des marées.

Je flotte plus que je ne coule.

Au fond, je sais nager.

En fait, ce n’était pas tant mon entrée à l’eau que j’aurais du craindre depuis le départ autant que le fait d’en ressortir. Il sera difficile au bout du compte de quitter cette eau calme dans laquelle je nage désormais sans peine.

Jamais je n’aurais pu croire que je me sentirais aussi bien dans l’inconnu, cette chose qui nous paraît tellement effroyable lorsqu’on la perçoit de l’autre côté, quand on se réconforte simplement dans ce qui nous est connu. Ce sera au contraire le fait d’en émerger, de sortir mon corps de cette nouvelle mer qui me sera pénible.

Cette sortie de l’eau me fait peur.

C’est elle qui me donne envie de me laisser couler pour ne pas qu’on m’en sorte.

J’ai maintenant la peur de cette douleur dans les poumons quand je prendrai ces premières respirations hors de l’eau. Cet air qui brûle l’intérieur. Cette douleur lancinante qui nous assaie violemment quand on nous extirpe de la mer intérieure de notre mère. Ce premier contact avec l’air tellement violent lorsqu’on nous donne la vie mais que l’on oublie, tant il est douloureux.

Et pourtant, cette sortie de l’eau, je la sais inévitable.

C’est pourquoi je la redoute en ce moment.

Je réalise que les perceptions peuvent changer et s’inverser totalement en un rien de temps. Rien n’est jamais définitif. J’en ai maintenant la certitude.

La rue, le froid, mais surtout les gens

Lundi 15 juin 2015

6:00 pm. Le soleil va bientôt se coucher. C’est l’heure à laquelle le ciel se peinture de ses couleurs de feu et que les montagnes virent au rouge à travers le mince voile grisâtre de la dense pollution de la ville. Chaque soir, le même spectacle m’impressionne autant même si cela fait déjà un mois que je suis ici.

Nous en sommes à préparer les dernières victuailles pour la route de rue *Ruta calle* avec deux intervenants, le chauffeur, Éloy et sa comparse Wendolina qui fait le relais avec la centrale et remplit les papiers. Ici existe un système de centrale nationale qui prend les appels signalant des personnes vivant dans la rue et qui paraissent en détresse. Depuis 10 ans, ce programme commence en juin et se termine en octobre, les mois les plus froids de l’année ici, au Chili.

Le principe est simple: nous avons des quartiers sous notre gouverne Macul, Puente Alto, La Florida et La Pintana. À bord de la camionette, nous avons couvertures, chandails chauds, petites culottes, bas chauds, tuques et mitaines, des couvertures chaudes, des kits hygiéniques et surtout, 30 repas chauds de même que du café et du thé. Nous avons une liste de gens qui ont usé du même système dans les années passées et qui vivent dans ces quartiers. Nous avons aussi de nouveaux endroits à visiter où possiblement se trouveraient des gens de la rue en raison du côté stratégique du lieu *par exemple les bouches de métro, les terrains vagues, les écoles démolies et les dépotoirs. Notre objectif est de répartir les victualles et surtout la nourriture chaude entre ces gens d’ici minuit. Par ailleurs, il nous faut répondre à la centrale qui peut nous contacter si elle reçoit des alertes au cours de la soirée. Dans le cas où des personnes en situation extrême manifesteraient leur volonté de faire leur entrée dans une auberge temporaire d’hiver, nous devons valider s’il y a un espace et si la personne n’est pas trop sous les effets de l’alcool ou la drogue. Nous devons aussi la transporter jusqu’à cet endroit. Par ailleurs, il nous faut collecter des données sur les gens rencontrés tels que leur nom, âge et numéro d’identité pour les rentrer dans le système. Ce soir, nous travaillons au nom du gouvernement qui, à travers ce projet, tend un poil de doigt aux personnes vulnérables qui ne font pas partie du système. Comme une manière détournée de se décharger de sa culpabilité face à la situation.

Le défi me paraît excitant bien que je ne sâche pas trop à quoi m’attendre. J’ai déjà été dans la rue, mais de soir, c’est différent. Il fait bien plus froid. Pas le temps de jaser ni de faire de l’intervention trop longtemps. Il faut faire vite pour distribuer la nourriture sans qu’elle ne refroidisse. Notre mission n’est pas de sauver la vie des gens, mais dans certains cas, on n’en est pas loin.

***

7:30. Nous sommes à la Pintana, à quelques pas de ma maison, dans un parc où je suis passée à de maintes reprises en pleine journée *je n’ai pas le droit de sortir à pied dépassé 8h pm pour des raisons de sécurité. Le hic, c’est que ça ne ressemble en rien à ce que je connais de ce même endroit. J’ai l’impression d’être ailleurs. Il y a des matelas crasseux sur le sol et des gens, enterrés dans les couvertes qui dorment, à peine adossés sur un petit muret en ciment. Un feu de cochonneries brûle près d’eux. Un amas de cartons et vieux vêtements sales trône à leur côté. Ces gens n’ont absolument rien dans la vie. Ils sont deux. Un homme alcoolique et une femme. L’homme se réveille quand Wendolina l’appelle par son nom. Il veut parler. On prépare cafés et nourriture. La femme se fait moins bavarde. Difficile d’estimer leur âge. Leur visage est noirci et les rides sur leur visage sont profondes. Il paraissent dans la quarantaine, mais après coup je crois que je devrais réviser cette estimation à la baisse après avoir été surprise par le si jeune âge d’autres personnes qui paraissent dans la quarantaine. L’homme ouvre son carton de nourriture mais ne mange pas. Il veut parler. Il est content de connaître du monde du Canada. Il aimerait voir ce pays. Il avoue sans retenue qu’il a un problème de consommation, ce qui explique son état. Il s’en excuse. Parle. Beaucoup. Il a tant de choses à dire. Il ne mange pas. L’intervenante lui dit de manger tant que c’est chaud. Il parle. Nous devons partir, nous avons encore beaucoup de nourriture à distribuer.

***

8h30. Nous traversons un passage au-dessus de l’autoroute. Je suis passée ici plusieurs fois en taxi, entre La Pintana et Puente Alto, avec ma famille. Mais je n’ai jamais rien remarqué outre les grafitis sur les murets séparant la petite route de l’autoroute payante. La camionnette s’arrête au milieu de nulle part. Eloy klaxonne. Je me demande d’où pourraient venir les gens. Soudainement, une petite femme mince surnommée avec justesse la flakita *maigrichonne sort de derrière un parapet de béton, suivie par un homme tout aussi mince. Ils ont faim, connaissent les travailleurs. Ils travaillent au coin du passage, nettoient les vitres pendant que la lumière est rouge. On leur remet la nourriture et quelques vêtements, en plus de la poudre de café pour le lendemain matin. La flakita demande du lait en poudre parce que c’est nourrissant. Je ne comprends pas trop où ils vivent de l’autre côté du petit parapet de béton. On repart et on longe le parapet. Au bout, au coin de la rue, je remarque qu’il y a un amas de débris, cela permet de faire un petit abris contre le muret. Ils sont 4 ou 5 à y vivre.

Ma vision des autoroutes vient de changer radicalement. On m’avait parlé des rucos, ces habitations de fortune où vivent des gens de la rue. On m’avait dit qu’il y en avait près des autoroutes, mais je n’aurais jamais pu imaginer que des gens pouvaient dormir sur le sol, séparés de l’autoroute  par un simple muret en béton.

***

9h15. Nous sommes dans un parc, je ne sais plus dans quel quartier. Un homme s’étant attribué le nom de Victor Hugo, poète des pauvres oubliés vit ici. Il dort sous un jeu d’enfant, dans une boîte en carton. Un plastique lui sert de couverture. D’autres intervenants le connaissent bien et il semble déterminé à régler ses problèmes de consommation. Il ne se sent pas bien, il a arrêté drogue et alcool le jour même. On le fait monter à bord pour qu’il se réchauffe et puisse boire un café. Il refuse de manger. On téléphone à la centrale pour trouver un lieu d’hébergement. On obtient une réponse positive. Pendant que Victor Hugo termine son café, je pars avec l’intervenante à travers le parc. Un peu plus loin, il y a un stationnement de supermarché. Juste à côté, un petit campement et un abris de fortune. De là sort une femme toute maigre et super maquillée. Ils sont 4 à y vivre dont un enfant. On retourne chercher des victuailles pendant que Wendolina m’explique que ces femmes sont des prostituées d’où leur apparence.

On roule avec Victor Hugo à bord, vers le lieu d’hébergement où il pourra vraisemblablement passer l’hiver et espérer avoir de l’aide pour entamer une cure. Il semble résigné, lui qui vit dans la rue depuis pas moins de 20 ans. J’imagine que pour lui c’est difficile de quitter cet endroit. Après tout, même si cette boîte de carton ne vaut pas un lit chaud, c’était SON chez soi. SON endroit à lui, la seule chose qui lui appartient même si ce n’est RIEN.

Rendus à l’hébergement, une femme nous reçoit de son air satisfaisant en signifiant qu’il y a eu malentendu. L’endroit pouvait prendre une femme, mais pas un homme. Résultat, Victor Hugo, à nos côtés, entend de la bouge de la femme qu’on ne veut pas de lui encore, lui qui avait finalement accepté de sortir de la rue, un pas tellement difficile à franchir. J’avoue que là, j’ai avalé de travers et que j’étais pas mal en colère. Les intervenants ont passé un appel et finalement, on a pris la décision de ramener l’homme directement à l’Hospédéria, exceptionnellement où un lit l’attendra de façon temporaire. Après, difficile de dire ce qu’il adviendra du poète des oubliés qui pendant cette froide soirée a été encore oublié, comme s’il ne l’avait pas été déjà assez…

***

10h00 Un appel de la centrale nous donne une alerte pour une femme vivant sur une rue très fréquentée. On s’y rend. On cherche. On ne trouve pas. Il est difficile de s’arrêter sur une route si passante. On la trouve finalement. Elle est debout, seule contre un arbre. Elle semble en détresse. L’intervenante explique qu’il vaut mieux qu’elle la rencontre seule. Elle revient après une minute. On repart. La femme refuse notre aide. Je ne comprends pas. On ne peut donc pas lui donner une couverture et un café, seulement? On me répond que non, si elle ne veut rien, on ne peut rien faire. Ivan, un usager de l’hospédéria qui accomplit quelques heures de volontariat exceptionnellement ce soir-là me répond que la femme croit qu’elle ne vaut pas la peine. Il soutient que lui-même a eu cette idée de lui, il n’y a pas si longtemps. *Je reviendrai ultérieurement à Ivan dans un texte dédié à lui et son histoire. J’ai froid. Je n’ai pas le goût de pleurer, mais j’ai froid, après l’explication d’Ivan­. Je prends conscience de ce sentiment de rejet si fort qu’on croit qu’on n’en vaut plus la peine. Je repense à comment je me sentais moi-même quand j’étais au fond du baril et que je pensais que je n’en valais pas la peine, moi non plus. Je comprends ce sentiment. J’ai froid dans le corps et le coeur. Dans mon âme aussi. Je repense au goût de ne plus vivre. Je pense avoir une idée de comment peut se sentir cette femme…

***

11h25 Il nous reste un plat chaud et une personne à rencontrer pour ce soir. Nous longeons un mur, Wendolina et moi. Elle marche devant. Au coin du mur, où commence un terrain vague empli de cochonneries, elle me demande de l’attendre. Elle revient. La personne que nous venons rencontrer est une femme et elle est en train de travailler avec un client. Elle accepte de faire une pause pour nous accompagner jusqu’à son campement de fortune. Nous la suivons pendant que le client attend, adossé au mur. On ne pourrait y voir que du feu, mais tout est clair pour nous. Seulement, nous ne sommes pas de la police alors les gens nous font confiance et n’ont pas peur. Je me sens étrangement en sécurité dans ce rôle. J’ai conscience de la chance que nous avons d’avoir cette confiance des gens qui vivent chaque jour dans la rue, en véritable état d’alerte, comme des animaux sauvages. Ils n’ont confiance en personne. Mais en nous, si.

Nous marchons en suivant la femme pendant que l’homme attend encore. On dépose la nourriture sur le toit de sa petite tente où elle vit, avec d’autres prostituée. C’est là que j’ai eu un déclic sur ce qu’on était vraiment en train de faire à ce moment précis, dans ce dépotoir, avec la prostituée. Je lui ai un remis son café, avant de l’embrasser sur les joues comme toutes les autres personnes rencontrées pendant cette soirée. Je l’ai serrée un peu plus fort dans mes bras que les autres, je l’avoue. Cette femme de 31 ans, paraissant fatiguée et usée comme une femme de 50 ans m’a remerciée et saluée. Nous sommes retournées, Wendolina et moi, vers la camionette pendant que la femme retournait terminer son travail avec le client. Imaginez la scène la plus trash que vous pouvez et vous tenez à peu près une idée de la scène que j’ai vécu. C’était assez intense comme expérience.

***

1:00 am. Je suis dans mon lit chilien. Je viens d’accomplir ma première nuit de travail de rue, en soirée. La semaine promet d’être vraiment riche en émotions et en expérience, mais contre toute attente, j’ai tenu le coup. Je ne savais trop comment je réagirais à la rue, aux dépotoirs, au froid glacial, aux gens écorchés vifs, aux odeurs très fortes, aux haleines trahissant une journée complète de beuverie, aux poux dans les cheveux et la barbe, à la saleté des lieux et des gens. Difficile d’imaginer comment on peut réagir en pareille situation. Je ne peux pas dire que j’ai l’impression d’avoir changé des vies, mais je me sens privilégiée d’avoir pu rencontrer ces gens. Je suis fière de constater que je peux faire ça. Pas que ce soit un exploit héroïque ou quoi que ce soit. Simplement, j’y arrive. J’ai pu repousser mes limites à ce niveau. Je garde mon sang-froid et l’intervenante, Wendolina m’a dit qu’elle était contente de travailler avec moi. Je ne pourrai jamais oublier les choses vécues pendant cette soirée. Je ne voulais pas me faire trop d’attentes face au stage et au travail de rue, mais j’ai l’impression que cette soirée a tout surpassé ce que j’aurais pu projeter.

Il fait froid. Mais j’ai la chance ce soir de dormir dans un lit chaud. Ma famille Chilienne n’est pas riche. On vit dans un quartier populaire assez difficile. Mais au moins, ils ont un vrai toit sur la tête. Ils ont de la chance. Et moi, encore plus. La vie est injuste. Je remets les choses en perspective et ça me fait vraiment chier que le monde soit si injuste. Que les vrais riches ne connaissent rien de la vraie pauvreté, de la vulnérabilité, du sentiment de peur de mourrir à tout instant, de ne rien avoir…

J’ai encore mille histoires de cette semaine passée à raconter. Je pense que je devrai écrire un autre livre sur la rue au retour.

Les gens de la rue sont riches.

Les riches de biens ont tout à apprendre d’eux.

Je sais que vous avez déjà lu et entendu cela avant. Moi aussi. Mais là, je l’ai vécu.

Je l’ai compris. Quand je le dis, je comprends exactement de quoi je parle.

Ça fait toute la différence à mon sens.

Une semaine dans la rue

Un autre texte écrit il y a un peu plus de deux semaines, soit deux semaines après mon arrivée à Santiago.
Comme il y a six projets différents et que nous sommes dix, que les projets ne se passent pas tous au même rythme ni en même temps, une rotation hebdomadaire et des micros équipes ont été instaurées. Cette semaine, j’ai eu la chance de commencer directement sur le terrain avec deux autres filles. Nous avons été trempée dans le bain dès le départ. Nous étions chanceuse parce que les autres équipes n’ont pas fait grand chose et dans notre mentalité d’occidentalisées super pressées et productives, c’était confrontant d’être à rien faire et ne pas savoir quoi faire…. Ça fait partie du choc culturel.
Pour notre part, nous avons beaucoup bougé alors que nous suivions les gens de l’intervention de terrain. Mardi, nous avons commencé par une journée complète dans la rue. Nous nous sommes rendus dans un immense marché agricole où travaillent principalement des immigrants super pauvres. beaucoups de petits marchands y achètent leurs produits qui arrivent en masse sur les étals multicolores. C’était impressionnant de se promener dans un marché 10 fois plus grand que Jean Talon baigné par toutes les couleurs des produits. Il y en avait tellement qu’à certains endroits, nous marchions dans la bouette de la couleur des produits *de la boue de tomate, de patate, de laitue…
Nous y cherchions un gars qui charge des patates et qui a des problèmes de dépendance au crack et à l’alcool. Le pauvre se brise la santé en travaillant comme un fou et c’est pour endormir ses douleurs qu’il se gèle, après ses 10hrs de travail, avant de s’endormir à travers les poches de patates. Il dormait lors de notre passage alors nous n’avons pas pu lui parler.
Ensuite, nous sommes allés rencontrer des ivrognes qui vivent dans la rue dans un certain quartier. Ils sont 5 et dorment ensemble dans un matelas crasseux. Au matin, ils le tirent sur le toit d’un petit marché pour qu’il sèche pendant la journée. Le principe est d’aller les voir avec les intervenants de rue. On devait les voir assez tôt pour les convaincre de ne pas trop boire. Plus la journée avance plus ils sont soûls et plus c’est difficile d’intervenir. Lors de notre passage à 13h ils étaient trop soûls déjà. Ils étaient par contre vraiment gentils avec nous et nous parlaient malgré leur état. En fait, ils nous parlaient librement de leurs troubles de consommation et nous racontaient leur histoire sans filtre, comme si nous les connaissions depuis toujours. C’était vraiment spécial. Encore là, nous n’avons pas pu faire grand chose pour les aider sinon jaser et s’informer des autres qui étaient absents. On s’informait de leur état, de leur consommation et de leur santé. Plusieurs n’avaient pas mangé depuis deux jours. Ils ne font que boire parce que s’ils mangent, ils sont malades. Les marchands autour leur donnent de l’alcool super fort qui ne coute presque rien. Entre eux, ils s’encouragent à boire pour oublier leur histoire et leur vie de misère… Nous sommes repartis après une bonne heure d’échange avec eux.
Nous nous sommes ensuite rendus ailleurs, dans un autre quartier où un pasteur protestant aide le monde de la rue. Les gens de l’organisme travaillent avec eux parce que plusieurs aboutissent chez eux. C’était une mascarade pour tenter d’avoir de l’argent en raison de notre présence. Les personnes qui vivaient là et avaient vaincues leurs problèmes étaient brainwashé de la foi et on voyait qu’ils dépendaient pas mal du pasteur. Dans le fond, l’église se fait du crédit pas mal avec ces pauvres gens bien qu’elle les aide et les héberge temporairement. Ils se retrouvent un peu pris là-dedans et en doivent beaucoup à l’église. Bien entendu, le pasteur ne nous en a rien dit. Ce sont les intervenants qui nous en ont parlé après notre visite sur place. Ils continuent de parler au pasteur pour rejoindre les gens de la rue et garder leur réseau actif…
Après, nous nous sommes rendus dans un quartier plus au centre de la ville où vivent des gens dans un campemento. C’est une sorte d’amoncellement de cochonneries sur un terrain vague au centre de la ville où vivent des familles sans eau, ni électricité. Ils ont des cabanes raboutées de cochonneries et se font des feux de poubelle. Nous y avons rencontré une famille super sympathique d’ex-toxicomanes qui se sont « sortis » de la rue. Il y avait les deux parents qui sont marchands dans les férias, qui vivent avec leur fille Francesca *22 ans qui a eu une petite fille seule, Isidora, deux ans. Francesca étudiait ses leçons de coiffure assise seule au bord du feu, entourrée de déchets à notre arrivée. Elle n’avait pas l’air de vivre dans un dépotoir. Elle était vraiment belle et propre, malgré ce qu’on pourrait penser. Je l’aurais vue ailleurs et je n’aurais pas cru qu’elle vivait là. Nous nous sommes rendus un peu plus loin dans un coin du micro village de petites cabanes où vivent une quizaine de familles. Nous avons rencontré les parents de Francesca qui sont comme les présidents du village. Ils nous ont recu avec tellement d’ouverture et de gentille dans une vieille cabane débâtie, dans laquelle des vieux ballons flétris tenaient lieu de décoration. Nous nous sommes assis sur les chaises et divans défoncés pendant qu’ils nous racontaient leur histoire, alors que la petite Isidora super souriante et remplie de vie jouait avec ses poupées et venait nous voir. C’était un moment vraiment fort. Je les écoutais raconter leur histoire si triste mais malgré tout, il y avait tellement de bonheur et d’amour dans cette famille qui vit avec pratiquement rien. Leur salaire ne leur permet pas de vivre mieux puisque la petite est née prématurément. Sa santé a coûté toutes les économies de la famille et leur espoir de sortir de là, mais au fond ils semblent y vivre bien et heureux. C’était incroyable. Le plus fou c’est qu’ils nous ont demandé comment nous trouvions cela de voir leur maison qui malgré la pauvreté est tellement vivante et heureuse. J’avais le goût de pleurer à ce moment. Cela a terminé notre première journée qui au fond a été comme un stage au complet devant autant d’intensité.
WOW!
Nous nous sommes rendus le lendemain dans un atelier de réinsertion au travail pour des personnes avec antécédants. Plusieurs vivent dans la rue, sortent de prison ou de cure. Nous avons pu jaser avec eux et assister à une rencontre avec eux, en compagnies d’intervenants qui les mettront en contact avec des futurs employeurs. Encore là, les gens nous ont parlé à coeur ouvert. On dirait que personne n’a honte de son histoire ni de sa situation. Ils en parlent avec tellement de sagesse et continuent d’espérer une vie meilleure.
Ensuite, nous avons été dans un autre secteur avec des intervenants mais non n’avons pas pu discuter avec les gens qui étaient trop agressifs et encore plus en raison de l’heure avancée de la journée. *plus il est tard plus ils sont maganés. Seul un intervenant pouvait jaser avec eux. On restait en retrait. Cette journée fut moins productive, mais comparativement aux autres filles, nous avons bougé.
Nous sommes aussi allé à L’Hospederia la noche Digne *la nuit digne, qui est le point névralgique et le bureau de l’organisme. Là, les gens de la rue peuvent vivre en hébergement pendant un maximum de six mois. Ils ont 60 places et comme l’hiver est proche, ils sont pleins. Ce sont surtout des hommes et quelques femmes avec leurs enfants. Ils vivent dans la rue, ont des problèmes de consommation divers, des limitations physiques ou mentales. Ils sont les oubliés du système. Ils peuvent rentrer dormir après avoir consommé mais pas trop. On travaille avec la réduction des méfaits. On pourrait penser qu’ils n’ont pas d’éducation mais plusieurs ont fait des études, ont travaillé, ont des familles, mais à travers la consommation et la malchance les ont perdus. J’ai parlé avec un passionné d’arts qui parlait de Monet et Picasso, un homme super sensible qui ne boit plus depuis 2 mois et travaille dans une imprimerie. Il vit dans une habitation partagée avec d’autres hommes sur la bonne voie et bientôt il espère avoir son petit lieu à lui. Nous avons participé à un atelier sur leurs rêve et projet de vie et c’était super touchant.
Les autres journées étaient semblables mais toutes aussi riches et intenses en moments d’échange avec les gens.
Jeudi et vendredi, nous avons fait des déjeuners et du café pour aller les donner aux ivrognes de la rue. En leur proposant tôt une alternative à la boisson, on peut penser qu’ils vont vouloir recommencer à s’alimenter et moins consommer. Mais bon, pendant qu’on jasait avec eux et qu’ils prenait leur café, ils s’échangeaient des verres de vin et de rhum… Ces gens ont tous fait sans succès des thérapies. Tout ce qu’on peut faire c’est empêcher qu’ils fassent des overdoses, des convulsions et qu’ils meurrent de froid.
C’était encore pas mal intense comme expérience!
Je dirais que cette première semaine a donné le ton pour le reste. La semaine prochaine, je me rends à la Pincoya, un quartier à 1h30 de transport de ma maison pour participer à un projet de rétention scolaire pour les jeunes à risque. Les deux semaines suivantes, je serai encore dans la rue sur d’autres projets avec d’autres intervenants. Je suis privilégiée parce que d’autres filles vont pas mal moins souvent dans la rue pour le moment. Elles iront plus tard et je serai dans des projets plus tranquille après, à leur place. Mais bon, cette semaine était tellement intense que si je partais  demain, je serais contente de mon expérience!!!
Avec Camille dans l'un des projets, à la Pincoya.
Avec Camille dans l’un des projets, à la Pincoya.
Animation d'un atelier avec des enfants de la Pincoya.
Animation d’un atelier avec des enfants de la Pincoya.

Arrivée à la Pintana

Un texte écrit après avoir passé deux semaines au Chili mais qui est publié un peu plus tard faute d’avoir accès à un ordinateur digne de ce nom.
Samedi dernier, nous sommes parties dans nos familles respectives dans notre communauté d’accueil, le Barrio de La Pintana qui est un peu plus loin du centre-ville et de ses riches. Ici, c’était un campemento dans les années 70. C’est-à-dire que c’était un bidonville qui s’est peu à peu transformé en quartier avec des habitations de fortunes. Ici, on se sent loin du Québec. Juste avant de rentrer dans notre secteur, il y a un immense dépotoir dans lequel vivent encore les plus pauvres et beaucoup de chiens errants. Le clash était pas mal impressionnant le premier jour. Il y a plein de cochonneries dans la rue et c’est très sale!
Il y a beaucoup de poussière parce que les rues ne sont pas finies et il y a plein de smog en plus. D’ailleurs ça nous a pris des jours avant de pouvoir ENFIN apercevoir la majestueuse Cordillière tant la pollution est dense.
J’avoue que ma première impression était de capoter un peu. Nos premiers jours au centre-ville ressemblaient à une visite en ville, à Montréal. Par contre, ici, ça n’a rien à voir. J’ai eu un choc.
Les maisons sont raboutées pas mal. Il y a des portails qui se barrent partout pour la sécurité, les rues sont pleines de cochonneries et de chiens mal en point et on les entend japper jour et nuit. Il y a peu de voitures et ceux qui en ont les lavent tout le temps. Au départ, je ne comprenais pas cette obsession pour la propereté alors que tout est sale PARTOUT. Après j’ai compris qu’avec toute la poussière et la pollution, il est important de bien voir à travers les fenêtres de la voiture, surtout quand il fait noir dès 18h30 le soir…
Le premier jour que je suis arrivée, j’avais pas mal de peine de quitter les autres filles après 10 jours ensemble super intenses 24h sur 24. J’avais peur aussi que mon adaptation soit difficile, moi la petite nord américaine remplie de préjugés. Pourtant, j’ai eu la meilleure famille que j’aurais pu avoir…
Ma maman s’appelle Susana et mon papa Juan. Ils ont deux fils qui ont 25 et 28 ans. Ils ont respectivement 2 et 3 enfants. Même si j’habite théoriquement seule avec mes parents, la maison est toujours remplie. Les soeurs et la mère de ma maman vivent toutes à côté d’ici. Les cousins et les cousines sont toujours ici, ça rentre et sort à tout moment. C’est un milieu de vie assez vivant. Ma maman tient un petit salon de coiffure chez elle et mon papa est charpentier. Il travaille sur la construction. Il travaille de 6h am à 19h chaque jour en plus du transport en micro (bus) et métro qui lui prend 1h30 le matin et 1h30 le soir.
Ma maman s’occupe beaucoup de sa mère qui vit chez sa soeur à quelques maisons. Une autre fille vit chez sa soeur à côté d’ici. Nous sommes donc cousines et on se voit 2-3 fois par jour! Elles se voient tout le temps *nos mamans* alors on se voit toujours. C’est drôle cette proximité familiale qui me donne l’impression de vivre dans ma propre famille à Mont-Joli, mais avec pas mal plus d’intensité.
Mes parents d’ici sont super gentils et attentionnés avec moi. J’ai une belle petite chambre. Je m’y sens bien. Mais il fait froid! Il y a des trous dans les murs, autour de la fenêtre et il y a seulement une feuille de gyproc. *pas de matériel extérieur ni d’isolation. Les murs sont sales, ma vraie mère super propre ne tiendrait pas 5 minutes… Ici, le ménage est une chose plus secondaire que chez nous, au Canada. Ici, on vit, on se nourrit des liens humains et affectifs. Le reste est secondaire. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai de l’eau chaude, du courant, je me lave chaque jour et même s’il fait froid, ils ont installé une immense chauffrette au propane dans ma chambre avec une dizaine de couvertures dans mon lit. Le premier soir j’ai tellement gelé! Il faut dire que nous sommes allés à une fête, que nous sommes rentrés à 4h am et qu’il n’y avait pas eu de chaufferette allumée depuis des heures chez moi. J’ai dormi ce soir-là avec 5 chandails, 3 paires de bas, 2 pantalons, dans mon sleeping, avec ma tuque, mes mitaines et un gros foulard. Il faisait 4 degrés dans la maison mais avec l’humidité, c’était l’ENFER! Le lendemain, malgré mes protestations, ils ont installé la chaufferette et maintenant je suis bien.
Parlant de ça, j’ai rapidement été initée à la famille. Tout le monde est venu me voir la première journée et tout le monde a été super gentil. Je me sens comme une attraction. Il y a 15 minutes, ils étaient 3 neveux et un petit-fils à regarder ce que j’écris et me poser des questions! Ils sont super cutes.
Aussi, le premier soir j’ai eu droit à une Hasado, un espèce de BBQ familial pour fêter l’anniversaire de mariage de la soeur de ma maman. Nous étions 30-40. Il y avait plein de jeunes de mon âge et j’étais avec ma *cousine*, l’autre fille de la gang. On a vraiment échangé sur nos cultures et mon niveau d’espagnol a dû quadrupler durant la fête. Je me sentais comme dans une épluchette de blé d’inde dans ma famille. Il y avait les gars d’un bord autour de toute la viande qui cuisait doucement sur le feu de charbon pendant que les jeunes buvaient en jasant et que les femmes s’affairaient en cuisine en riant super fort en se rappellant des souvenirs du mariage. La bouffe était HALLUCINANTE! En fait, je pense que je vais revenir obèse d’ici. On mange 4 fois par jour! Un déjeuner avec des fruits et du pain le matin, un dîner vers 14h, on mange un repas super consistant pour la once vers 16h et on remange encore du pain avec du beurre en soirée vers 22h. JE CAPOTE!
Ma maman cuisine super bien, tout est vraiment super bon. Ils me demandent beaucoup ce que je veux dans l’épicerie. Mais aussi, je fais ma part en aidant ma maman à cuisiner et à faire la vaisselle. On sent la culture machiste pas mal. La femme s’occupe de la maison et la bouffe et le gars travaille. Mais Juan aide aussi Susana. Il est super fin!
Ici, les fêtes de famille s’étirent sans fin jusqu’aux petites heures du matin *4-5h et ça arrive TOUT le temps!
C’est difficile de comprendre comment ils font pour vivre ainsi, se lever vers 9h am et se coucher aux petites heures CHAQUE JOUR. Le mode de vie est axé sur le soir et ça se ressent. Par exemple, les téléromans et série de la télé sont toujours vers 23h!
Aussi, la télé giga immense trône au centre du mini salon et elle joue toute la journée. La technologie est omniprésente, tout le monde a son cellulaire… même le petit Cristobal de 6 ans!!!
C’est assez fou!
Ici, il existe un concept de petits marchés publics qui existent tout au long de l’année, mais ils sont énormes même dans les petits quartiers comme le mien. Ils font des rues entières qui sont fermées pendant les jours de Féria *comme on les appelle. Il y en a les samedi, dimanche et mercredi. Là-bas, on trouve de tout, mais quand je dis de tout c’est vraiment tout! Des bobettes, aux laitues, en passant par les poissons, la viande et les produits électroniques. Tout est à petit prix. On fait pas mal l’épicerie là. Il y a plein de petits marchands et c’est le fun de jaser avec eux. Les produits sont bons et frais. Je suis vraiment chanceuse de manger aussi bien, certaines filles sont condamnées à des trucs frits, des patates et peu de légumes.
Je suis en cure de café depuis mon arrivée ici. Le café est DÉGEULASSE. C’est de l’instant et il goûte vraiment mauvais, en plus ils le noient dans une tonne de sucre et sans lait. BEURK. Le thé est pas mal, sinon je suis devenue accroc au Yerba Maté! C’est une sorte d’herbe séchée qui se boit avec un peu d’eau chaude dans un pot en bois avec une paille en métal qui sert de filtre. C’est super bon et j’en bois beaucoup pour me réchauffer.
La semaine ma famille est plus tranquille, mais le weekend le party pogne assez vite. Par exemple, ce soir, samedi, nous avons une fête de bienvenue chez ma « cousine » pour fêter notre arrivée. Il y a plein de monde qui va venir et les soeurs de ma maman se sont préparées toute la journée pour ça! Elles ont toutes refait faire leur teinture par ma maman et ils ont repeinturé l’entrée à la maison de ma « cousine ». Ils sont VRAIMENT intenses! Quand je vous dis qu’ils sont acceuillants.
Ma famille et celle de Christine dans l'une de nos nombreuses caretes familiales.
Ma famille et celle de Christine dans l’une de nos nombreuses caretes familiales.

Les au revoir

Je déteste profondément ces moments. Les au revoir, les adieux… en présence des autres. Je préfère gérer ça toute seule, avec moi-même. Honnêtement, si j’avais le choix, j’aimerais partir sans un bruit au beau milieu de la nuit, pendant que tout le monde dort. Je gère plus facilement le fait de quitter ceux que j’aime quand je ne vois pas leur regard triste, les yeux remplis de larmes, que j’entend leur voix qui se casse au bout du fil ou encore que je sens leur étreinte autour de moi qui laisse sentir toute la peur qu’ils ont à me laisser partir.

J’ai horreur de ces moments.

Il ne me reste que deux jours avant de quitter le pays et j’ai le goût de me terrer au fond des draps, avec mon homme et ma quadrupède brunette. J’ai envie de passer 48 heures à les étreindre de toutes mes forces pour que mes empreintes persistent jusqu’à mon retour. J’ai envie que leur odeur reste sur moi et qu’elle devienne la mienne pour me les rappeler quand je serai à plus de 10 000 kilomètres d’eux.  Je le répète… J’aimerais que leur monde s’arrête et qu’ils m’attendent, ici, jusqu’à mon retour. Que rien ne change, que la terre ne tourne plus et que je puisse les retrouver exactement dans la position qu’ils ont présentement, à la veille de mon départ. Mais on ne peut pas empêcher les autres de continuer à vivre pendant qu’on souhaite vivre soi-même des sensations fortes… La vie continue pour tout le monde.

C’est cette notion qui me dérange le plus dans le fait de partir. J’ai cette peur que quelque chose dans ma vie québécoise se casse, se brise ou ne meure pendant mon absence. Je n’ai pas peur de vivre ailleurs, de m’adapter, de vivre un choc quelconque ou de me retrouver dans une situation extrême. J’ai peur que mon entourage ne vive un choc et que je ne sois pas là… C’est peut-être égoïste de ma part, mais toujours est-il que c’est un mécanisme très fort dont je ne parviens pas à me défaire.

Et pourtant, même si je souhaiterais foutre en l’air la liste de ce que je dois faire avant mon départ, et même si j’ai juste envie de rester enlacée avec les miens pendant 48 heures consécutives, je ferai un effort pour mener la valse des au revoir… Devoir quitter les siens est un moment douloureux, certes, mais je préfère encore m’y mettre que de vivre des regrets par la suite…

Le vrai visage de la dépression

Il fait sombre. Il fait gris. Il fait froid à se glacer le sang depuis des jours. On pourrait croire que l’été a décidé de sauter son tour et que l’automne est revenu pour de bon, que les flocons reviendront même… Nous en sommes à ces temps gris et stériles de l’année qui nous font perdre espoir en l’été et la chaleur. Les temps sont austères comme ce climat qui règne dans la société québécoise en général.

Et pourtant, j’arrive à entendre les oiseaux chanter au loin.

J’arrive à apercevoir un court instant ensoleillé dans la fin de cette journée.

Je sais apprécier le petit rayon qui illumine le salon et qui m’accroche un sourire aux lèvres.

Je perçois le fond de l’air qui est plus doux. Je vois du beau dans le laid.

Je sens l’odeur du printemps et ça me réchauffe le coeur. Ce même coeur qui bat au fond de moi et que je perçois depuis que ça va mieux. Ce même petit tambourinement qui me remplit désormais de joie à tout moment et me donne le goût de vivre plus fort et intensément que jamais.

Il faut dire que quand on a eu si peur de perdre quelque chose, on sait mieux l’apprécier ensuite.

Il y a quelque temps, vivre m’était douloureux. Je ne croyais pas cela possible, mais ça s’est installé insidieusement, sans trop que je ne m’en rende compte. Percevoir les battements dans ma poitrine me rappelait seulement la souffrance que je vivais en permanence. J’avais peur de ne plus jamais me sentir heureuse. Sentir que le temps s’écoulait m’était insoutenable parce que je n’arrivais pas à voir mon avenir. Je ne voyais qu’un grand trou noir. Je ne me voyais pas dans ce trou noir. C’était tellement douloureux que je n’arrivais pas à voir comment je pourrais en guérir. Ma maladie mentale m’avait enlevé le droit de vivre et d’avoir un avenir.

Chaque midi, quand je me réveillais après une nuit de cauchemars, je me demandais pourquoi j’étais encore là agonisante. J’angoissais en me demandant comment j’arriverais à passer à travers toutes les minutes qui me séparaient du moment où je pourrais me recoucher et espérer que la date change sur le calendrier et que tout le monde m’oublie, pour qu’on cesse enfin de me demander cette question qui me tuait chaque fois : «comment ça va»?

Pourtant, je m’interdisais de montrer une once de tout cela, pour ne pas faire peur à personne ou montrer que je suis une victime. Je voulais épargner mon entourage. Montrer que j’étais forte.

Alors à toutes les fois où je me trouvais en présence d’autres personnes, j’enfilais mon masque de fille «pas trop malade» et je souriais en disant que ça n’allait «pas si pire que ça» à qui voulait l’entendre. Je récitais ces mots appris et mémorisés pour ne pas inquiéter personne et tenter de me convaincre moi-même, tout à la fois. Je n’avais pas l’air d’une «personne en dépression» et pourtant je la ressentais à tout moment, cette maladie qui torturait mon mental. Je n’avais pas de bleus, d’ecchymose ou de grosses «scratchs» en surface, mais dieu que j’avais mal par en dedans.

De dehors, j’avais l’air bien.

Si bien qu’on m’a même dit à quelques reprises: « t’as pas l’air si pire que ça. Tu vas t’en sortir vite».

(Je voudrais avoir inventé ces dernières phrases, mais… hélas! )

J’ai même partagé une photo de moi alors que j’étais en train de «péter au frette» sur ma page Facebook et elle a battu le record de mentions «J’aime» dans mes statistiques personnelles depuis que j’ai rejoint les réseaux sociaux. Tout le monde trouvait donc que j’étais belle à ce moment-là!

C’est beau la dépression…

Ça n’a pas l’air si pire que ça…

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***

J’ai décidé de parler (encore) de ce sujet tabou parce que la campagne de sensibilisation Get the Picture de l’organisme anglais Time-to-change  m’a touchée directement. Beaucoup de gens ont accepté de montrer le vrai visage la dépression

pour l’occasion, afin de dénoncer les mythes entretenus sur le sujet. Pour avoir moi-même été confrontée à ces idées dépassées à l’effet que la dépression ne fait pas mal parce qu’elle ne paraît pas, je me suis sentie interpellée et j’ai décidé d’emboîter le pas quand j’ai vu plusieurs portraits et mots de personnes ayant aussi vécu cela dans mon fil d’actualité Facebook aujourd’hui.

Après la publication de la photo de mon vrai visage de la dépression, j’ai reçu une dizaine de messages privés de gens de mon entourage qui avaient peur de parler du sujet. J’ai appris par la même occasion que ces gens souffraient en silence, puisque j’ignorais tout de leur situation avant cet instant. Je m’étonne encore de voir à quel point il y a des personnes qui ont besoin d’aide et qui n’osent pas aller la chercher par peur d’affronter les gens qui croient que le vrai visage de la dépression n’est pas celui que l’on montre lorsqu’on la vit…

Si ma photo a eu cet effet dans ma petite communauté d’ami, j’ose espérer que la vaste campagne arrivera à rejoindre son public cible et que d’ici quelques années, les perceptions auront changé.

Je pense que c’est mission accomplie pour cette campagne de sensibilisation…

Vous voyez, j’ai retrouvé l’espoir.

Je crois encore en l’humanité…