La rue, le froid, mais surtout les gens

Lundi 15 juin 2015

6:00 pm. Le soleil va bientôt se coucher. C’est l’heure à laquelle le ciel se peinture de ses couleurs de feu et que les montagnes virent au rouge à travers le mince voile grisâtre de la dense pollution de la ville. Chaque soir, le même spectacle m’impressionne autant même si cela fait déjà un mois que je suis ici.

Nous en sommes à préparer les dernières victuailles pour la route de rue *Ruta calle* avec deux intervenants, le chauffeur, Éloy et sa comparse Wendolina qui fait le relais avec la centrale et remplit les papiers. Ici existe un système de centrale nationale qui prend les appels signalant des personnes vivant dans la rue et qui paraissent en détresse. Depuis 10 ans, ce programme commence en juin et se termine en octobre, les mois les plus froids de l’année ici, au Chili.

Le principe est simple: nous avons des quartiers sous notre gouverne Macul, Puente Alto, La Florida et La Pintana. À bord de la camionette, nous avons couvertures, chandails chauds, petites culottes, bas chauds, tuques et mitaines, des couvertures chaudes, des kits hygiéniques et surtout, 30 repas chauds de même que du café et du thé. Nous avons une liste de gens qui ont usé du même système dans les années passées et qui vivent dans ces quartiers. Nous avons aussi de nouveaux endroits à visiter où possiblement se trouveraient des gens de la rue en raison du côté stratégique du lieu *par exemple les bouches de métro, les terrains vagues, les écoles démolies et les dépotoirs. Notre objectif est de répartir les victualles et surtout la nourriture chaude entre ces gens d’ici minuit. Par ailleurs, il nous faut répondre à la centrale qui peut nous contacter si elle reçoit des alertes au cours de la soirée. Dans le cas où des personnes en situation extrême manifesteraient leur volonté de faire leur entrée dans une auberge temporaire d’hiver, nous devons valider s’il y a un espace et si la personne n’est pas trop sous les effets de l’alcool ou la drogue. Nous devons aussi la transporter jusqu’à cet endroit. Par ailleurs, il nous faut collecter des données sur les gens rencontrés tels que leur nom, âge et numéro d’identité pour les rentrer dans le système. Ce soir, nous travaillons au nom du gouvernement qui, à travers ce projet, tend un poil de doigt aux personnes vulnérables qui ne font pas partie du système. Comme une manière détournée de se décharger de sa culpabilité face à la situation.

Le défi me paraît excitant bien que je ne sâche pas trop à quoi m’attendre. J’ai déjà été dans la rue, mais de soir, c’est différent. Il fait bien plus froid. Pas le temps de jaser ni de faire de l’intervention trop longtemps. Il faut faire vite pour distribuer la nourriture sans qu’elle ne refroidisse. Notre mission n’est pas de sauver la vie des gens, mais dans certains cas, on n’en est pas loin.

***

7:30. Nous sommes à la Pintana, à quelques pas de ma maison, dans un parc où je suis passée à de maintes reprises en pleine journée *je n’ai pas le droit de sortir à pied dépassé 8h pm pour des raisons de sécurité. Le hic, c’est que ça ne ressemble en rien à ce que je connais de ce même endroit. J’ai l’impression d’être ailleurs. Il y a des matelas crasseux sur le sol et des gens, enterrés dans les couvertes qui dorment, à peine adossés sur un petit muret en ciment. Un feu de cochonneries brûle près d’eux. Un amas de cartons et vieux vêtements sales trône à leur côté. Ces gens n’ont absolument rien dans la vie. Ils sont deux. Un homme alcoolique et une femme. L’homme se réveille quand Wendolina l’appelle par son nom. Il veut parler. On prépare cafés et nourriture. La femme se fait moins bavarde. Difficile d’estimer leur âge. Leur visage est noirci et les rides sur leur visage sont profondes. Il paraissent dans la quarantaine, mais après coup je crois que je devrais réviser cette estimation à la baisse après avoir été surprise par le si jeune âge d’autres personnes qui paraissent dans la quarantaine. L’homme ouvre son carton de nourriture mais ne mange pas. Il veut parler. Il est content de connaître du monde du Canada. Il aimerait voir ce pays. Il avoue sans retenue qu’il a un problème de consommation, ce qui explique son état. Il s’en excuse. Parle. Beaucoup. Il a tant de choses à dire. Il ne mange pas. L’intervenante lui dit de manger tant que c’est chaud. Il parle. Nous devons partir, nous avons encore beaucoup de nourriture à distribuer.

***

8h30. Nous traversons un passage au-dessus de l’autoroute. Je suis passée ici plusieurs fois en taxi, entre La Pintana et Puente Alto, avec ma famille. Mais je n’ai jamais rien remarqué outre les grafitis sur les murets séparant la petite route de l’autoroute payante. La camionnette s’arrête au milieu de nulle part. Eloy klaxonne. Je me demande d’où pourraient venir les gens. Soudainement, une petite femme mince surnommée avec justesse la flakita *maigrichonne sort de derrière un parapet de béton, suivie par un homme tout aussi mince. Ils ont faim, connaissent les travailleurs. Ils travaillent au coin du passage, nettoient les vitres pendant que la lumière est rouge. On leur remet la nourriture et quelques vêtements, en plus de la poudre de café pour le lendemain matin. La flakita demande du lait en poudre parce que c’est nourrissant. Je ne comprends pas trop où ils vivent de l’autre côté du petit parapet de béton. On repart et on longe le parapet. Au bout, au coin de la rue, je remarque qu’il y a un amas de débris, cela permet de faire un petit abris contre le muret. Ils sont 4 ou 5 à y vivre.

Ma vision des autoroutes vient de changer radicalement. On m’avait parlé des rucos, ces habitations de fortune où vivent des gens de la rue. On m’avait dit qu’il y en avait près des autoroutes, mais je n’aurais jamais pu imaginer que des gens pouvaient dormir sur le sol, séparés de l’autoroute  par un simple muret en béton.

***

9h15. Nous sommes dans un parc, je ne sais plus dans quel quartier. Un homme s’étant attribué le nom de Victor Hugo, poète des pauvres oubliés vit ici. Il dort sous un jeu d’enfant, dans une boîte en carton. Un plastique lui sert de couverture. D’autres intervenants le connaissent bien et il semble déterminé à régler ses problèmes de consommation. Il ne se sent pas bien, il a arrêté drogue et alcool le jour même. On le fait monter à bord pour qu’il se réchauffe et puisse boire un café. Il refuse de manger. On téléphone à la centrale pour trouver un lieu d’hébergement. On obtient une réponse positive. Pendant que Victor Hugo termine son café, je pars avec l’intervenante à travers le parc. Un peu plus loin, il y a un stationnement de supermarché. Juste à côté, un petit campement et un abris de fortune. De là sort une femme toute maigre et super maquillée. Ils sont 4 à y vivre dont un enfant. On retourne chercher des victuailles pendant que Wendolina m’explique que ces femmes sont des prostituées d’où leur apparence.

On roule avec Victor Hugo à bord, vers le lieu d’hébergement où il pourra vraisemblablement passer l’hiver et espérer avoir de l’aide pour entamer une cure. Il semble résigné, lui qui vit dans la rue depuis pas moins de 20 ans. J’imagine que pour lui c’est difficile de quitter cet endroit. Après tout, même si cette boîte de carton ne vaut pas un lit chaud, c’était SON chez soi. SON endroit à lui, la seule chose qui lui appartient même si ce n’est RIEN.

Rendus à l’hébergement, une femme nous reçoit de son air satisfaisant en signifiant qu’il y a eu malentendu. L’endroit pouvait prendre une femme, mais pas un homme. Résultat, Victor Hugo, à nos côtés, entend de la bouge de la femme qu’on ne veut pas de lui encore, lui qui avait finalement accepté de sortir de la rue, un pas tellement difficile à franchir. J’avoue que là, j’ai avalé de travers et que j’étais pas mal en colère. Les intervenants ont passé un appel et finalement, on a pris la décision de ramener l’homme directement à l’Hospédéria, exceptionnellement où un lit l’attendra de façon temporaire. Après, difficile de dire ce qu’il adviendra du poète des oubliés qui pendant cette froide soirée a été encore oublié, comme s’il ne l’avait pas été déjà assez…

***

10h00 Un appel de la centrale nous donne une alerte pour une femme vivant sur une rue très fréquentée. On s’y rend. On cherche. On ne trouve pas. Il est difficile de s’arrêter sur une route si passante. On la trouve finalement. Elle est debout, seule contre un arbre. Elle semble en détresse. L’intervenante explique qu’il vaut mieux qu’elle la rencontre seule. Elle revient après une minute. On repart. La femme refuse notre aide. Je ne comprends pas. On ne peut donc pas lui donner une couverture et un café, seulement? On me répond que non, si elle ne veut rien, on ne peut rien faire. Ivan, un usager de l’hospédéria qui accomplit quelques heures de volontariat exceptionnellement ce soir-là me répond que la femme croit qu’elle ne vaut pas la peine. Il soutient que lui-même a eu cette idée de lui, il n’y a pas si longtemps. *Je reviendrai ultérieurement à Ivan dans un texte dédié à lui et son histoire. J’ai froid. Je n’ai pas le goût de pleurer, mais j’ai froid, après l’explication d’Ivan­. Je prends conscience de ce sentiment de rejet si fort qu’on croit qu’on n’en vaut plus la peine. Je repense à comment je me sentais moi-même quand j’étais au fond du baril et que je pensais que je n’en valais pas la peine, moi non plus. Je comprends ce sentiment. J’ai froid dans le corps et le coeur. Dans mon âme aussi. Je repense au goût de ne plus vivre. Je pense avoir une idée de comment peut se sentir cette femme…

***

11h25 Il nous reste un plat chaud et une personne à rencontrer pour ce soir. Nous longeons un mur, Wendolina et moi. Elle marche devant. Au coin du mur, où commence un terrain vague empli de cochonneries, elle me demande de l’attendre. Elle revient. La personne que nous venons rencontrer est une femme et elle est en train de travailler avec un client. Elle accepte de faire une pause pour nous accompagner jusqu’à son campement de fortune. Nous la suivons pendant que le client attend, adossé au mur. On ne pourrait y voir que du feu, mais tout est clair pour nous. Seulement, nous ne sommes pas de la police alors les gens nous font confiance et n’ont pas peur. Je me sens étrangement en sécurité dans ce rôle. J’ai conscience de la chance que nous avons d’avoir cette confiance des gens qui vivent chaque jour dans la rue, en véritable état d’alerte, comme des animaux sauvages. Ils n’ont confiance en personne. Mais en nous, si.

Nous marchons en suivant la femme pendant que l’homme attend encore. On dépose la nourriture sur le toit de sa petite tente où elle vit, avec d’autres prostituée. C’est là que j’ai eu un déclic sur ce qu’on était vraiment en train de faire à ce moment précis, dans ce dépotoir, avec la prostituée. Je lui ai un remis son café, avant de l’embrasser sur les joues comme toutes les autres personnes rencontrées pendant cette soirée. Je l’ai serrée un peu plus fort dans mes bras que les autres, je l’avoue. Cette femme de 31 ans, paraissant fatiguée et usée comme une femme de 50 ans m’a remerciée et saluée. Nous sommes retournées, Wendolina et moi, vers la camionette pendant que la femme retournait terminer son travail avec le client. Imaginez la scène la plus trash que vous pouvez et vous tenez à peu près une idée de la scène que j’ai vécu. C’était assez intense comme expérience.

***

1:00 am. Je suis dans mon lit chilien. Je viens d’accomplir ma première nuit de travail de rue, en soirée. La semaine promet d’être vraiment riche en émotions et en expérience, mais contre toute attente, j’ai tenu le coup. Je ne savais trop comment je réagirais à la rue, aux dépotoirs, au froid glacial, aux gens écorchés vifs, aux odeurs très fortes, aux haleines trahissant une journée complète de beuverie, aux poux dans les cheveux et la barbe, à la saleté des lieux et des gens. Difficile d’imaginer comment on peut réagir en pareille situation. Je ne peux pas dire que j’ai l’impression d’avoir changé des vies, mais je me sens privilégiée d’avoir pu rencontrer ces gens. Je suis fière de constater que je peux faire ça. Pas que ce soit un exploit héroïque ou quoi que ce soit. Simplement, j’y arrive. J’ai pu repousser mes limites à ce niveau. Je garde mon sang-froid et l’intervenante, Wendolina m’a dit qu’elle était contente de travailler avec moi. Je ne pourrai jamais oublier les choses vécues pendant cette soirée. Je ne voulais pas me faire trop d’attentes face au stage et au travail de rue, mais j’ai l’impression que cette soirée a tout surpassé ce que j’aurais pu projeter.

Il fait froid. Mais j’ai la chance ce soir de dormir dans un lit chaud. Ma famille Chilienne n’est pas riche. On vit dans un quartier populaire assez difficile. Mais au moins, ils ont un vrai toit sur la tête. Ils ont de la chance. Et moi, encore plus. La vie est injuste. Je remets les choses en perspective et ça me fait vraiment chier que le monde soit si injuste. Que les vrais riches ne connaissent rien de la vraie pauvreté, de la vulnérabilité, du sentiment de peur de mourrir à tout instant, de ne rien avoir…

J’ai encore mille histoires de cette semaine passée à raconter. Je pense que je devrai écrire un autre livre sur la rue au retour.

Les gens de la rue sont riches.

Les riches de biens ont tout à apprendre d’eux.

Je sais que vous avez déjà lu et entendu cela avant. Moi aussi. Mais là, je l’ai vécu.

Je l’ai compris. Quand je le dis, je comprends exactement de quoi je parle.

Ça fait toute la différence à mon sens.

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