Une semaine dans la rue

Un autre texte écrit il y a un peu plus de deux semaines, soit deux semaines après mon arrivée à Santiago.
Comme il y a six projets différents et que nous sommes dix, que les projets ne se passent pas tous au même rythme ni en même temps, une rotation hebdomadaire et des micros équipes ont été instaurées. Cette semaine, j’ai eu la chance de commencer directement sur le terrain avec deux autres filles. Nous avons été trempée dans le bain dès le départ. Nous étions chanceuse parce que les autres équipes n’ont pas fait grand chose et dans notre mentalité d’occidentalisées super pressées et productives, c’était confrontant d’être à rien faire et ne pas savoir quoi faire…. Ça fait partie du choc culturel.
Pour notre part, nous avons beaucoup bougé alors que nous suivions les gens de l’intervention de terrain. Mardi, nous avons commencé par une journée complète dans la rue. Nous nous sommes rendus dans un immense marché agricole où travaillent principalement des immigrants super pauvres. beaucoups de petits marchands y achètent leurs produits qui arrivent en masse sur les étals multicolores. C’était impressionnant de se promener dans un marché 10 fois plus grand que Jean Talon baigné par toutes les couleurs des produits. Il y en avait tellement qu’à certains endroits, nous marchions dans la bouette de la couleur des produits *de la boue de tomate, de patate, de laitue…
Nous y cherchions un gars qui charge des patates et qui a des problèmes de dépendance au crack et à l’alcool. Le pauvre se brise la santé en travaillant comme un fou et c’est pour endormir ses douleurs qu’il se gèle, après ses 10hrs de travail, avant de s’endormir à travers les poches de patates. Il dormait lors de notre passage alors nous n’avons pas pu lui parler.
Ensuite, nous sommes allés rencontrer des ivrognes qui vivent dans la rue dans un certain quartier. Ils sont 5 et dorment ensemble dans un matelas crasseux. Au matin, ils le tirent sur le toit d’un petit marché pour qu’il sèche pendant la journée. Le principe est d’aller les voir avec les intervenants de rue. On devait les voir assez tôt pour les convaincre de ne pas trop boire. Plus la journée avance plus ils sont soûls et plus c’est difficile d’intervenir. Lors de notre passage à 13h ils étaient trop soûls déjà. Ils étaient par contre vraiment gentils avec nous et nous parlaient malgré leur état. En fait, ils nous parlaient librement de leurs troubles de consommation et nous racontaient leur histoire sans filtre, comme si nous les connaissions depuis toujours. C’était vraiment spécial. Encore là, nous n’avons pas pu faire grand chose pour les aider sinon jaser et s’informer des autres qui étaient absents. On s’informait de leur état, de leur consommation et de leur santé. Plusieurs n’avaient pas mangé depuis deux jours. Ils ne font que boire parce que s’ils mangent, ils sont malades. Les marchands autour leur donnent de l’alcool super fort qui ne coute presque rien. Entre eux, ils s’encouragent à boire pour oublier leur histoire et leur vie de misère… Nous sommes repartis après une bonne heure d’échange avec eux.
Nous nous sommes ensuite rendus ailleurs, dans un autre quartier où un pasteur protestant aide le monde de la rue. Les gens de l’organisme travaillent avec eux parce que plusieurs aboutissent chez eux. C’était une mascarade pour tenter d’avoir de l’argent en raison de notre présence. Les personnes qui vivaient là et avaient vaincues leurs problèmes étaient brainwashé de la foi et on voyait qu’ils dépendaient pas mal du pasteur. Dans le fond, l’église se fait du crédit pas mal avec ces pauvres gens bien qu’elle les aide et les héberge temporairement. Ils se retrouvent un peu pris là-dedans et en doivent beaucoup à l’église. Bien entendu, le pasteur ne nous en a rien dit. Ce sont les intervenants qui nous en ont parlé après notre visite sur place. Ils continuent de parler au pasteur pour rejoindre les gens de la rue et garder leur réseau actif…
Après, nous nous sommes rendus dans un quartier plus au centre de la ville où vivent des gens dans un campemento. C’est une sorte d’amoncellement de cochonneries sur un terrain vague au centre de la ville où vivent des familles sans eau, ni électricité. Ils ont des cabanes raboutées de cochonneries et se font des feux de poubelle. Nous y avons rencontré une famille super sympathique d’ex-toxicomanes qui se sont « sortis » de la rue. Il y avait les deux parents qui sont marchands dans les férias, qui vivent avec leur fille Francesca *22 ans qui a eu une petite fille seule, Isidora, deux ans. Francesca étudiait ses leçons de coiffure assise seule au bord du feu, entourrée de déchets à notre arrivée. Elle n’avait pas l’air de vivre dans un dépotoir. Elle était vraiment belle et propre, malgré ce qu’on pourrait penser. Je l’aurais vue ailleurs et je n’aurais pas cru qu’elle vivait là. Nous nous sommes rendus un peu plus loin dans un coin du micro village de petites cabanes où vivent une quizaine de familles. Nous avons rencontré les parents de Francesca qui sont comme les présidents du village. Ils nous ont recu avec tellement d’ouverture et de gentille dans une vieille cabane débâtie, dans laquelle des vieux ballons flétris tenaient lieu de décoration. Nous nous sommes assis sur les chaises et divans défoncés pendant qu’ils nous racontaient leur histoire, alors que la petite Isidora super souriante et remplie de vie jouait avec ses poupées et venait nous voir. C’était un moment vraiment fort. Je les écoutais raconter leur histoire si triste mais malgré tout, il y avait tellement de bonheur et d’amour dans cette famille qui vit avec pratiquement rien. Leur salaire ne leur permet pas de vivre mieux puisque la petite est née prématurément. Sa santé a coûté toutes les économies de la famille et leur espoir de sortir de là, mais au fond ils semblent y vivre bien et heureux. C’était incroyable. Le plus fou c’est qu’ils nous ont demandé comment nous trouvions cela de voir leur maison qui malgré la pauvreté est tellement vivante et heureuse. J’avais le goût de pleurer à ce moment. Cela a terminé notre première journée qui au fond a été comme un stage au complet devant autant d’intensité.
WOW!
Nous nous sommes rendus le lendemain dans un atelier de réinsertion au travail pour des personnes avec antécédants. Plusieurs vivent dans la rue, sortent de prison ou de cure. Nous avons pu jaser avec eux et assister à une rencontre avec eux, en compagnies d’intervenants qui les mettront en contact avec des futurs employeurs. Encore là, les gens nous ont parlé à coeur ouvert. On dirait que personne n’a honte de son histoire ni de sa situation. Ils en parlent avec tellement de sagesse et continuent d’espérer une vie meilleure.
Ensuite, nous avons été dans un autre secteur avec des intervenants mais non n’avons pas pu discuter avec les gens qui étaient trop agressifs et encore plus en raison de l’heure avancée de la journée. *plus il est tard plus ils sont maganés. Seul un intervenant pouvait jaser avec eux. On restait en retrait. Cette journée fut moins productive, mais comparativement aux autres filles, nous avons bougé.
Nous sommes aussi allé à L’Hospederia la noche Digne *la nuit digne, qui est le point névralgique et le bureau de l’organisme. Là, les gens de la rue peuvent vivre en hébergement pendant un maximum de six mois. Ils ont 60 places et comme l’hiver est proche, ils sont pleins. Ce sont surtout des hommes et quelques femmes avec leurs enfants. Ils vivent dans la rue, ont des problèmes de consommation divers, des limitations physiques ou mentales. Ils sont les oubliés du système. Ils peuvent rentrer dormir après avoir consommé mais pas trop. On travaille avec la réduction des méfaits. On pourrait penser qu’ils n’ont pas d’éducation mais plusieurs ont fait des études, ont travaillé, ont des familles, mais à travers la consommation et la malchance les ont perdus. J’ai parlé avec un passionné d’arts qui parlait de Monet et Picasso, un homme super sensible qui ne boit plus depuis 2 mois et travaille dans une imprimerie. Il vit dans une habitation partagée avec d’autres hommes sur la bonne voie et bientôt il espère avoir son petit lieu à lui. Nous avons participé à un atelier sur leurs rêve et projet de vie et c’était super touchant.
Les autres journées étaient semblables mais toutes aussi riches et intenses en moments d’échange avec les gens.
Jeudi et vendredi, nous avons fait des déjeuners et du café pour aller les donner aux ivrognes de la rue. En leur proposant tôt une alternative à la boisson, on peut penser qu’ils vont vouloir recommencer à s’alimenter et moins consommer. Mais bon, pendant qu’on jasait avec eux et qu’ils prenait leur café, ils s’échangeaient des verres de vin et de rhum… Ces gens ont tous fait sans succès des thérapies. Tout ce qu’on peut faire c’est empêcher qu’ils fassent des overdoses, des convulsions et qu’ils meurrent de froid.
C’était encore pas mal intense comme expérience!
Je dirais que cette première semaine a donné le ton pour le reste. La semaine prochaine, je me rends à la Pincoya, un quartier à 1h30 de transport de ma maison pour participer à un projet de rétention scolaire pour les jeunes à risque. Les deux semaines suivantes, je serai encore dans la rue sur d’autres projets avec d’autres intervenants. Je suis privilégiée parce que d’autres filles vont pas mal moins souvent dans la rue pour le moment. Elles iront plus tard et je serai dans des projets plus tranquille après, à leur place. Mais bon, cette semaine était tellement intense que si je partais  demain, je serais contente de mon expérience!!!
Avec Camille dans l'un des projets, à la Pincoya.
Avec Camille dans l’un des projets, à la Pincoya.
Animation d'un atelier avec des enfants de la Pincoya.
Animation d’un atelier avec des enfants de la Pincoya.

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