Un peu de repos

J’avoue que ce soir je me sens triste.

La fille de mon amie Réjeanne m’a avisé tout à l’heure que notre rencontre hebdomadaire de demain sera bien différente des autres… Ensemble, nous irons la reconduire pour un séjour temporaire dans une résidence.

Pour tenter d’apaiser mon amie et se donner le courage nécessaire pour franchir ce pas difficile, sa fille m’a demandé de les accompagner. Elle sait que l’amitié qui s’est installée entre Réjeanne et moi est quelque chose de précieux. C’est pourquoi elle souhaite que je sois là, moi aussi. Je suis à la fois touchée et un peu troublée par cette attention.

Je sais que mes visites de trois heures chaque semaine ne sont plus suffisantes pour la famille de mon amie. Depuis quelques semaines, les incidents se sont multipliés et les choses ont progressé rapidement. La maladie a sournoisement pris plus de place dans la tête de Réjeanne.

Mon amie qui était si souriante et toujours de bonne humeur jusqu’à tout récemment est de plus en plus déprimée. Elle refuse souvent de manger. Elle ne veut plus dormir la nuit. Elle tente de s’échapper de sa maison. Elle pique des crises monumentales et ne comprend pas pourquoi elle est malheureuse et agressive. Elle ne se comprend plus et a peur d’elle-même. Elle ne se reconnaît plus.

Je sais que cela est douloureux pour sa famille de devoir faire ce deuil chaque jour, de la personne qu’elle a été et qui disparait au profit de la maladie qui prend possession de son esprit. Je sais que cela leur arrache le coeur de constater chaque jour ces petites choses acquises qu’elle savait faire qui s’en vont l’une après l’autre. Je sais qu’ils pensent à la suite et qu’ils souhaitent repousser cela le plus longtemps possible. Pendant qu’ils tentent tant bien que mal de faire l’autruche, la maladie, elle, continue insidieusement de ronger mon amie, un souvenir à la fois.

***

Réjeanne ne sait pas encore qu’on va le reconduire là-bas demain.

Et c’est une bonne chose.

Si elle savait le coup qu’on s’apprête à lui faire, je pense qu’elle se sauverait en courant au beau milieu de cette nuit froide d’hiver. Je sais qu’au cours de cette même nuit froide d’hiver, sa famille pensera avec angoisse à la journée de demain. Sa fille aura sans doute le visage meurtri par sa nuit sans sommeil lorsque je la verrai demain.

Pour la toute première fois, je comprend comment peut se sentir sa famille. Jusqu’ici, j’ai toujours eu le beau rôle de l’amie qui vient passer les meilleurs moments avec elle.

Je n’ai pas le poids des décisions ni celui du quotidien passé avec une personne de qui l’on doit faire le deuil.

C’est ingrat de devoir faire ce geste, mais en même temps, si ce répit de quatre petites journées leur permet de la garder plus longtemps avec eux dans la maison où elle a grandit, il est plus que souhaitable.

Ce soir je comprend que moi aussi je devrai faire le deuil de mon amie qui a pris une grande place dans mon coeur. Je constate que mon amie n’est pas éternelle et qu’elle s’en va peu à peu.

J’en prends conscience et j’avoue que ça me fait peur.

En même temps, je me réjouis de savoir que je l’accompagnerai demain.

Je ne voudrais pas être ailleurs qu’à ses côtés, quand elle franchira la porte du centre où elle ira séjourner.

Les vrais amis sont fait pour ça.

2 réflexions sur “Un peu de repos

  1. J’aime beaucoup le doute que tu laisses planer entre l’imaginé et le réel. Ça rend tes écrits encore plus prenants !
    Continues comme ça =]

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